Le musée Wellington, depuis son ouverture en 1954, a reçu de nombreux dons qui se caractérisent par une multitude d’objets. Une partie de ces objets est faite d’armes ayant été ramassées sur le champ de bataille, dont certaines ont déjà été étudiées dans cette rubrique.
Nous nous intéresserons dans cet article au cas d’un fusil d’infanterie transformé en fusil de chasse. D’apparence peu avenante, il constitue néanmoins un témoignage matériel de pratiques qui se développent à la suite des événements de la Révolution française. Un exemplaire est présenté dans l’Exposition « Ces arbres témoins de notre histoire »
Fusil d’infanterie transformé en un fusil de chasse, Waterloo, musée Wellington, XIXème siècle. Présenté lors de l’exposition « Ces arbres : témoins de notre histoire » du 1er juillet au 27 septembre 2026.
Description
Le fusil présenté dans l’exposition provient du champ de bataille mais il a été modifié pour passer d’un usage militaire à un usage civil cynégétique[1]. Sa crosse ne porte pas de marque militaire mais sa forme et ses dimensions sont typiques des modèle 1777 de l’armée française lors de la bataille de Waterloo. Il est difficile d’établir avec certitude sa provenance nationale car d’autres armées ont pu l’utiliser comme l’armée des Pays-Bas ou l’armée prussienne[2].
La crosse a été rabotée un peu après le niveau de la grenadière afin de la rendre plus facile à orienter dans un espace fermé comme la forêt. Le mécanisme de tir a lui aussi été changé, peut-être pour remplacer l’original qui se serait abîmé au fil des ans. Enfin, le canon paraît rapporté, démesurément long par rapport à la crosse, ce qui devait engendrer une déstabilisation du tireur une fois le coup parti.
La chasse en forêt sous l’ancien régime
Lors de l’établissement des peuples germains en Belgique entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle, les massifs forestiers recouvrent une grande partie de notre territoire. Les peuples francs qui s’installent dans nos régions ont des traditions « égalitaristes », le roi n’est qu’un homme choisi par les siens. Dès lors, le droit d’exploiter la forêt et ses ressources appartient à tout homme libre. L’impact sur les ressources forestières n’est pas un problème à cette époque car l’étendue de la « Silva Carbonaria »[3] est très importante et le nombre d’humains pas assez élevé pour l’endommager durablement. L’apparition progressive de la féodalité change la donne. Les espaces arborés perdent du terrain au profit des cultures, ce qui se sent particulièrement aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles. La forêt ne constitue plus une immensité mystérieuse[4] jouxtant le monde des humains à l’image de la forêt de Brocéliande de la geste d’Arthur écrite à cette époque, mais bien une surface économiquement intéressante.
Les grands feudataires qui doivent répondre à des besoins de liquidités pour maintenir leur train de vie et payer leur armée vont s’approprier l’usage de la forêt et en limiter les accès.
En Brabant, le Keursboek a été édicté et codifié sous le règne de Jeanne de Brabant (règne de 1355 à 1406) à partir de 1371. Ce livre établit des règles d’utilisation et limite l’usage de la chasse aux personnes autorisées qui font partie de la noblesse.
La Révolution et le glissement social du droit de chasse
La Révolution va avoir pour effet de transférer la chasse du monde de la noblesse vers la paysannerie et la bourgeoisie. Les traditions restent mais les armes se retrouveront dans de plus nombreuses mains.
L’époque troublée et les grandes difficultés économiques qu’engendre la gestion révolutionnaire entraînent le pillage généralisé des ressources forestières par la population. Les activités cynégétiques se trouvent totalement dérégulées, ce qui ne permet plus le renouvellement du gibier. François Lormant écrit : « le discours révolutionnaire encourage toutes les audaces. Ainsi, sous couvert d’usurpation féodale, chacun agit à sa guise et il suffit qu’une forêt fasse partie de l’ancien domaine royal pour encourager des villages entiers à se livrer aussitôt au pillage. De plus, si les anciens officiers des eaux et forêts restent provisoirement en fonction, comme leur prescrit le décret de 1792, ils sont pour le moins découragés, annihilés, regardés avec défaveurs, déconsidérés et souvent impayés. »[5]
L’Empire, le rééquilibrage de la pratique cynégétique
Pour de nombreuses raisons qu’il ne nous appartient pas de développer ici, Napoléon n’est pas revenu sur la liberté de chasse. Pourtant, l’Empereur accorde une importance particulière à la gestion des forêts et aux pratiques cynégétiques. Durant son règne, entre 1801 et 1814, ce sont 266 textes juridiques qui sortiront de son cabinet. S’il ne peut interdire la chasse, il va en restreindre l’accès en imposant le permis de port d’arme. Après la chute de l’Empire, les règles vont s’assouplir ce qui aura pour conséquence un besoin en armes de chasse. De nombreux fusils ramassés par les habitants du Brabant sur le champ de bataille seront transformé au fil des générations et trouveront un nouvel usage en forêt.
Conclusion
L’exposition « Ces arbres témoins de notre histoire », organisée avec l’AWaP (Agence wallonne du Patrimoine), a permis de sortir des réserves des pièces qui habituellement trouvent difficilement leur place dans l’exposition permanente ou les expositions temporaires.
Elles n’en sont pas moins intéressantes du point de vue de l’étude des mœurs des habitants de l’ancien Brabant, nous plaçant ainsi dans une perspective braudélienne du temps long qui trouve au musée Wellington un lien avec l’histoire événementielle dite « bataille ».[6]
Quentin Debbaudt, Conservateur du musée Wellington
Bibliographie
Fumagalli V, Paysages de la peur : l’homme et la nature au Moyen Age, Bruxelles, Editions de l’Université Libre de Bruxelles, 2009.
Sources numériques
Debbaudt Q, « Fusil de dragon modèle 1777 modifié AN IX, reconditionné » in Zoom sur la collection, musée Wellington, 2021. Disponible sur https://www.museewellington.be/fusil-dragon-1777/ (consulté le 16 septembre 2026).
Lormant F, « « La politique de la forêt sous le Consulat et l’Empire. L’exemple du département de la Meurthe » in Revue de l’Académie Napoléon, 2008, 1, P.2. Disponible sur : https://hal.univ-lorraine.fr/hal-02172090/document (consulté le 18 août 2026).
[1] En lien avec la chasse au gibier.
[2] Cas d’étude : Debbaudt Q, « Fusil de dragon modèle 1777 modifié AN IX, reconditionné » in Zoom sur la collection, musée Wellington, 2021. Disponible sur https://www.museewellington.be/fusil-dragon-1777/ (consulté le 16 septembre 2026).
[3] Nom donné par les Romains à la vaste forêt située en Belgique et dans le nord de la France
[4] Sur le sujet : Fumagalli V, Paysages de la peur : l’homme et la nature au Moyen Age, Bruxelles, Editions de l’Université Libre de Bruxelles, 2009.
[5] Lormant F, « « La politique de la forêt sous le Consulat et l’Empire. L’exemple du département de la Meurthe » in Revue de l’Académie Napoléon, 2008, 1, P.2. Disponible sur : https://hal.univ-lorraine.fr/hal-02172090/document (consulté le 18 août 2026).
[6] Le temps long est un concept historique dérivant de l’école des Annales. Il est créé par l’historien Fernand Braudel (1902-1985) en 1949 et privilégie l’étude des structures profondes et quasi immobiles des sociétés face à l’agitation des événements de surface et d’une histoire basée sur les évènements.