Fusil de dragon modèle 1777 modifié AN IX, reconditionné

Dans la salle consacrée aux armes se trouve une arme d’origine néerlandaise portant le numéro d’inventaire 19/014/a. Elle illustre la période française de l’histoire des Pays-Bas et le ralliement d’une partie de son élite aux régimes successifs imposés par le pouvoir français. Cette arme est un fusil de dragon signé par Fokkenberg à Utrecht.

Le fusil de dragon a été pensé comme une variante du fusil modèle 1777 alors en service dans la Grande Armée. Cette arme permet de répondre au besoin du dragon dont la spécificité est de combattre à cheval mais aussi à pied. Le manuel d’instruction sur le service de l’artillerie nous le décrit « canon de un mètre 0283 (38 pouces) de longueur, même forme et calibre que le précédent… Platine, baïonnette et baguette (hors sa longueur qui est de 10 c. 82 (4 pouces de moins) aussi de même qu’au fusil de 1777, corrigé,… l’embouchoir, la capucine, le porte-vis et le pontet de la sougarde sont en cuivre, et le surplus de la garniture en fer. Il sert aux dragons, à l’artillerie à pied et aux compagnies de voltigeurs. »

Notre fusil est d’un poids de 4,27 Kg, son calibre est de 17,5mm pour une longueur de canon de 102.8cm soit environ 11cm plus court que le fusil de l’infanterie mais plus long que le mousqueton de cavalerie. La taille réduite du canon permettait aussi de récupérer les canons des fusils d’infanterie qui auraient été refusés par l’inspection.

Quand le dragon montait, il plaçait le fusil dans une botte le long du flanc droit du cheval.

Il arrive fréquemment que des armes paraissant avoir servi à terre soient des armes de la marine, en ce qui concerne le fusil de dragon, l’observateur devra tenir compte de la plaque de couche en laiton (utilisation à terre) ou en fer à partir de 1817 pour le service en mer selon l’expert Jean Boudriot. Le manuel d’instruction sur le service de l’artillerie datant de 1813 précise « Ce modèle sert aussi à la marine, avec cette seule différence que la grenadière du milieu est remplacée par celle du fusil d’infanterie, qu’on fait en cuivre ; mais afin que cette arme puisse servir à la fois à la marine et aux dragons, cette grenadière du milieu est placée de manière à être attéré par le même ressort à bois qui sert a fixer celle des fusils de dragons »

Des marques bien visibles montrent un reconditionnement plus tardif par l’ajout d’un nouveau canon qui a conduit à la disparition de la grenadière en fer qui enserrait le canon avec le fut ainsi que de l’embouchoir d’origine qui était en laiton. La crosse possède un compartiment ce que l’on ne retrouve pas sur les modèles réglementaires. Le bassinet devrait être en laiton or ici il est en fer. Il devrait y avoir une capucine en laiton, or ici elle est absente. Le pontet est différent, de plus l’anneau y est inséré alors que dans le vrai modèle l’anneau est disposé juste après.

Dragons français à la bataille de Ligny, détail de la gravure dessinée par J.A Atkinson, gravée par M. Dubourg et publiée par E.Orne « Blücher under his horse at the battle of Waterloo on 16 june 1815 » (en réalité à la bataille de Ligny), Waterloo, musée Wellington, 97/107/a.
Platine modèle 1777, modifiée An IX signée par « Fokkenberg à Utrecht ».

À l’époque les armes étaient souvent modifiées et avaient plusieurs vies. Par la suite l’arme a été démilitarisée par la neutralisation du serre-pierre du chien n’est plus fonctionnel car il ne peut être réglé pour accueillir un silex.

Le modèle du musée Wellington est du modèle 1777 dit corrigé an IX à la suite des modifications apportées aux armes à feu en 1801. En ce qui concerne le fusil de dragon, elles concernent une diminution de 5,4 cm du canon. La platine typique de cette correction AN IX mesure 16 cm, la batterie à dos rond sans retroussis ne présente pas les marques d’un usage intensif.

Notre modèle est donc postérieur à la modification AN IX de 1801 ce qui permet de dater approximativement sa fabrication entre 1801 et 1812 (décès de Dirk Fokkenberg).

Ce fusil provient donc de la fabrique de Dirk Fokkenberg (1744-1812) figure marquante du parti français au Pays-Bas. Épousant les idées nouvelles de la philosophie des Lumières, ce révolutionnaire doit fuir en France en 1787 à la suite de la répression du mouvement révolutionnaire néerlandais par la Grande-Bretagne et la Prusse. Fokkenberg reviendra lors de la conquête française de 1795 et sera un fervent partisan de la nouvelle République batave.

Installé à Utrecht, il reprend ses activités d’armurier pour équiper les éléments néerlandais de la République batave puis du Royaume de Hollande et enfin de l’Empire français lors de l’annexion de 1810. Fokkenberg décèdera en 1812 et n’assistera pas à la chute d’un système dont il était l’un des rares partisans au Pays-Bas.

Ce fusil de dragon est présenté dans nos salles car il a pu être utilisé à Waterloo, seulement il est très difficile de savoir dans quel camp !  Il existe trois hypothèses que nous allons vous présenter.

L’hypothèse française parait au premier regard la plus logique puisqu’il s’agit d’une arme fabriquée pour l’armée française qui aurait pu suivre la retraite de 1814 et rester oubliée jusqu’en 1815 pour équiper les dragons de l’armée du Nord comme le deuxième régiment présent à Waterloo. En effet, la pénurie d’armes se fait sentir dans l’armée française au point que Napoléon se montrera mécontent de la destruction d’armes prussiennes capturées après la bataille de Ligny du 16 juin 1815.

La seconde hypothèse est celle d’une utilisation par la jeune armée des Pays-Bas qui a été placée sous les ordres du duc de Wellington. Cependant, cette armée est très influencée par les Britanniques, ainsi l’habit est à l’anglaise, le casque des dragons est remplacé par le shako (contre l’avis de Wellington) et une partie de l’armement a été acheté en Grande-Bretagne. Néanmoins certaines armes françaises continuent à servir dans les rangs de l’armée des Pays-Bas qui engage le 18 juin 1815, 4 unités de cavalerie légère. Il s’agit du 4ème dragon léger (recrutement hollandais), le 5ème dragon léger (recrutement belge), le 6ème hussard (recrutement hollandais) et du 8ème hussard (recrutement belge).

Il est peu probable que notre fusil de dragon ait pu être utilisé par le 5ème dragons léger car il était équipé de fusils britanniques, les carabines Paget. Le musée Wellington présente des souvenirs de son fondateur, le comte van der Burch qui fonda le régiment sous le nom de « chevau-léger » en 1814.

Une utilisation par l’infanterie serait plus probable ainsi la convention du régiment d’Orange-Nassau lors de son incorporation dans l’armée des Pays-Bas stipule le 18 juillet 1814 dans l’article 5 « Les fusils devront être bien conditionnés et du calibre adopté pour l’armée nationale. Celui français sera également reçu »

Une troisième hypothèse est à prendre en considération grâce au travail fait par Claude Bera et Bernard Aubry sur les baïonnettes de l’armée prussienne. En 1815, les prussiens occupent une partie des Pays-Bas et récupèrent des armes de l’armée française dont un nombre important de fusils saisis sur les prisonniers. Les prussiens iront même jusqu’à fabriquer des baïonnettes spécialement conçues pour s’adapter aux fusils d’infanterie et de dragons du modèle an IX. Il n’est donc pas improbable que ce fusil de dragon ait tiré dans les mains d’un soldat de Blücher, le 18 juin 1815.

 Quentin Debbaudt, responsable des collections du musée Wellington.

Bibliographie

  • Bera Claude et Aubry Bernard, “Les baïonettes à douilles de l’infanterie prusienne de 1806 à 1815 (3ème partie)” in Gazette des armes, 410, juin 2009.
  • Coppens Bernard, Courcelle Patrice, La Papelotte, Waterloo 1815, les carnets de la campagne N° 4, Bruxelles, Editions de la Belle-Alliance, 2000.
  • Dawson Paul L, Napoleons’s Waterloo army, uniforms and equipment, London, Frontline books, 2009.
  • Hulot M. (chef de bataillon), Instruction sur le service de l’artillerie à l’usage de MM. les élèves des écoles militaires établies à Saint-Cyr et à Saint-Germain, Paris, Magimel, 1813.
  • Pelissier Jack, « Le fusil de dragon modèle An IX » in Gazette des armes, 259, octobre 1995.
  • Van Uythoven Geert, Voorwarts, Bataven ! De Engels-Russische invasie van 1799, Europ. Bibliotheek, 1999.

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