Bonaparte à la Malmaison : un suiveur d’Isabey dans notre collection

Bonaparte à la Malmaison : un suiveur d’Isabey dans notre collection.

 

Le musée Wellington expose dans la salle Napoléon, une huile sur bois représentant une version du célèbre « Bonaparte devant la Malmaison » dessiné par Isabey en 1801.

Cette œuvre inventoriée sous le numéro 19/055/a, mesure 30,7 X 36 cm et ne présente pas de signature.

Elle provient d’un legs au musée fait en 2017 par un donateur ayant souhaité rester anonyme.

 

                                                                             Isabey (suiveur de…) Bonaparte à la Malmaison, Waterloo, musée Wellington, 19/055/a, vers 1801.

Une image civile de Bonaparte

L’original de cette œuvre est dû à Jean-Baptiste Isabey (1767-1855) célèbre peintre de miniatures et spécialiste des représentations liées au pouvoir. C’est en 1801, qu’il fixe sa composition profitant d’une promenade du Premier Consul Bonaparte dans les jardins de sa demeure de la Malmaison. Le dessin exposé au Salon de 1802 rencontra un grand succès et se trouve aujourd’hui exposé au château de Malmaison.

Isabey, Bonaparte à la Malmaison, Rueil-Malmaison, Château de la Malmaison, RF1870, 1801.

Isabey se remémora son travail en ces termes : « Là, j’exécutai le premier portrait en pied du général Bonaparte. Du matin au soir, je le voyais se promener solitairement dans le parc, les mains derrière le dos, absorbé dans ses conceptions ; il me fut aisé de saisir son expression pensive et la physionomie de sa tournure. Ce portrait terminé, je le présentai au général : la ressemblance lui en plut, il me félicita surtout de pouvoir travailler ainsi sans faire poser mon modèle »[1]

L’attitude dépeinte, si naturelle chez Napoléon, suscita un engouement artistique et de nombreux artistes en réalisèrent des copies.  Notre tableau est le témoin d’une mode « au Premier Consul » qui touche la société française en ce début du XIXème siècle.

Anonyme, Napoléon Ier devant le château de Malmaison, Rueil-Malmaison, Château de Malmaison, M.M.40.47.6930, vers 1804.

La représentation de Napoléon en uniforme de colonel de la garde consulaire dans un cadre civil et bucolique est très symbolique de ce que fut le Consulat. Une période de retour à l’ordre incarné par la volonté d’un homme issu des rangs de l’armée et légitimé par ses nombreuses victoires militaires. Napoléon Bonaparte a parfaitement compris les nouvelles dynamiques qui régissent la politique française, et notamment la prise de pouvoir par la bourgeoisie qui essaye de s’approprier les codes de l’ancienne noblesse. Paradoxalement « La bourgeoisie ne souhaitait pas la destruction de la noblesse mais désirait souvent y entrer et la voir devenir le lieu social de regroupement de toutes les élites »[2] comme le constate Natalie Petiteau.

La Malmaison est l’illustration parfaite de ces nouveaux codes de l’élite française, c’est un petit château qui n’a pas la grandiloquence des anciennes demeures royales mais qui incarne une élégance distinguée. Cette ambiance est recherchée par la bourgeoisie favorisée par la Révolution.

Bonaparte, s’il garde son côté militaire se veut rassurant et se pose en homme s’adaptant à la société civile avec son désir de paix et de stabilité dans le but de relancer l’économie française qui accuse un retard sur la Grande-Bretagne alors en pleine révolution industrielle.

 

La question l’appellation donnée aux œuvres anonymes.

L’histoire de l’art est truffée d’œuvres non signées pour diverses raisons allant de considérations culturelles liées au statut de l’artiste à des questions philosophiques, en passant par des considérations économiques. Si les premières œuvres artistiques signées datent de la période archaïque[3] de la Grèce antique, au XIXème, de nombreuses œuvres restent anonymes, dont notre tableau.

Cela a conduit les historiens de l’art à catégoriser les œuvres non signées par des termes bien précis.

Nous évoquons « Maître de… » quand plusieurs tableaux sont assimilables à une identité artistique restée anonyme. Par exemple, le « peintre de Hirschfeld » est un peintre et potier grec bien connu des amateurs d’art. Hirschfeld ne sonne pas très grec, mais c’est le nom du découvreur de cette identité artistique[4]. L’un de nos tableaux fera bientôt l’objet d’une recherche afin d’élaborer la personnalité artistique d’un « maître de… ».

Une seconde catégorie est celle des « ateliers de… » ou « suiveurs de… ». Cette désignation sert à rapprocher d’un peintre connu une œuvre anonyme qui n’a pas été attribuée à une personnalité artistique. C’est le cas ici de notre tableau, qui est clairement positionné comme un suiveur d’Isabey.

 

 

Conclusion

Le portrait de Bonaparte devant la Malmaison trouve tout son sens dans l’exposition permanente du musée à côté d’une autre représentation officielle figurant Napoléon devenu Empereur et la bataille d’Austerlitz[5]. Napoléon a compris l’importance de la communication et quel rôle son style vestimentaire et les environnements qui l’entourent peuvent jouer. C’est pourquoi Napoléon s’entoure d’artistes qui partagent ses vues et qui « ont su répondre à l’attente du Premier consul et transcrire, au-delà de la ressemblance, un message politique »[6] comme l’analysent Claude et Tamisier-Vétois dans leur article consacré à l’œuvre originale. Bonaparte est un militaire mais aussi un politique !

Cette œuvre permet donc, tel que le suggère Petiteau, d’ « abolir les cloisonnements traditionnels de l’histoire […] fondamentale dans l’effort de compréhension de la transition entre la société d’ordres et la société du XIXe siècle »[7] afin de proposer à nos publics une lecture allant au-delà de l’histoire bataille.

Enfin la non-attribution de ce tableau à une identité artistique reste problématique et mériterait un travail de recherche. C’est le cas pour de nombreux anonymes de la période napoléonienne qui souffre d’un certain manque d’intérêt de la part du monde académique belge. Espérons que l’évolution des mentalités et une plus grande ouverture vers des périodes paradoxalement peu étudiées en Belgique permettront de faire avancer la recherche dans ce domaine-là. Le musée Wellington s’y engage en tenant un colloque annuel avec ses partenaires et par l’accompagnement d’étudiants.

 

Quentin Debbaudt, Conservateur du musée Wellington

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

Taigny E, J.-B. Isabey, sa vie et ses œuvres, Paris, Panckoucke, 1859

 

Sources internet

Claude E et Tamisier-Vétois I, « Portrait du Premier Consul à la Malmaison », site de la Fondation Napoléon, 2021, disponible sur https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/tableaux/portrait-du-premier-consul-a-malmaison/ (consulté le 4 avril 2026).                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                

Debbaudt Q, « Un portrait de Napoléon, Empereur des Français, Roi d’Italie », site du musée Wellington, 2022, disponible sur https://www.museewellington.be/elementor-9016/ (consulté le 4 avril 2026).

Petiteau N, « Noblesse d’Empire et élites au XIXème siècle : une fusion réussie » site de la Fondation Napoléon, disponible sur : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/noblesse-dempire-et-elites-au-xixeme-siecle-une-fusion-reussie/ (consulté le 4 avril 2026).


[1] Taigny E, J.-B. Isabey, sa vie et ses œuvres, Paris, Panckoucke, 1859, p. 24

[2] Petiteau N, « Noblesse d’Empire et élites au XIXème siècle : une fusion réussie » site de la Fondation Napoléon, disponible sur : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/noblesse-dempire-et-elites-au-xixeme-siecle-une-fusion-reussie/ (consulté le 4 avril 2026).

[3] La période archaïque grecque (env. 750-480 av. J.-C.) est marquée par l’émergence de la cité-État, une forte expansion démographique et la colonisation méditerranéenne. Elle pose les bases de la culture grecque classique avec l’invention de l’alphabet, l’art monumental et l’hoplitisme.

[4] Gustav Hirschfeld (1847-1895) était un archéologue et géographe prussien, connu pour avoir dirigé les fouilles d’Olympie entre 1875 et 1877.

[5] Sur le sujet : Debbaudt Q, « Un portrait de Napoléon, Empereur des Français, Roi d’Italie, site du musée Wellington, 2022, disponible sur https://www.museewellington.be/elementor-9016/ (consulté le 4 avril 2026).

[6] Claude E et Tamisier-Vétois I, Portrait du Premier Consul à la Malmaison, site de la Fondation Napoléon, 2021, disponible sur https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/tableaux/portrait-du-premier-consul-a-malmaison/ (consulté le 4 avril 2026).                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

[7] Idem 2