La Haie Sainte surréaliste ?

Description de l’œuvre

La commune de Waterloo possède un patrimoine artistique qui porte un regard éclairé sur l’expression artistique contemporaine en Brabant-Wallon.

Parmi cette collection, figure une œuvre de William Rondas (1907-1975) dont elle porte la signature. Elle est exposée dans la salle des conséquences du musée Wellington.

L’œuvre consiste en une huile sur toile qui mesure 102 x 123 cm, cadre compris.

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William Rondas, La ferme de la Haie Sainte, Waterloo, musée Wellington, 1971

William Rondas est né à Bruxelles en 1907, d’une mère britannique et d’un père belge. Il passe la majeure partie de son enfance en Grande-Bretagne. Il se forme à l’architecture à Paris, avant de travailler au Congo belge. En 1931, il retourne à Paris et étudie la peinture à l’École des Beaux-Arts puis à la Slade School of Fine Art de Londres. À Paris, il travaille avec Raoul Dufy (1877-1953)[1], étudie la restauration des œuvres des maîtres anciens au Louvre et assiste le décorateur Christian Bérard (1902-1949)[2].

Rondas expose pour la première fois à la Galerie Le Centaure à Bruxelles en 1938, c’est cette galerie qui accueille la première exposition personnelle de René Magritte en 1927.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert d’abord dans l’armée belge avant d’être évacué à Dunkerque et de rejoindre l’armée britannique pour le reste du conflit.

Après la guerre, Rondas est naturalisé britannique et enseigne dans des écoles d’art à Croydon et Nottingham. Il travaille également comme dessinateur pour la société textile Jacqmar et réalise une peinture murale dans le restaurant de la tour de la poste de Johannesburg.

Son style réaliste plait et il expose en Europe et aux États-Unis, notamment à la Brooke Street Gallery de Londres (1944), aux Leicester Galleries de Londres (1948) et à l’Edwin Hewitt Gallery de New York (1952).

Au milieu des années 1950, il s’installe à Belfast où il organise une exposition personnelle à la galerie située au 55a Donegall Place, présentant quarante œuvres à l’huile, à la gouache, à l’aquarelle et au pastel.

En 1961, il organise deux expositions personnelles à Londres. La première à la John Whibley Gallery pour présenter des compositions proches des surréalistes. La seconde, à la Ben Uri Gallery avec des paysages, des compositions et des nus de styles variés.

En 1966, il décore une chambre de style Empire pour une exposition intitulée « Chambres romantiques de France » chez Meubles Français à Londres qui marque son intérêt pour la période napoléonienne.

William Rondas est décédé à Bruxelles en 1975. En 2018, son œuvre a été présentée dans l’exposition « Exodus : Masterworks from the Ben Uri Collection » (Bushey Museum) et en 2019 dans « Refuge and Renewal : Migration and British Art » (Royal West of England Academy, Bristol).

Ses œuvres sont conservées dans la Ben Uri Collection au Royaume-Uni et l’œuvre sujet de cet article au musée Wellington[3].

 

 

Le bâtiment représenté

Le bâtiment représenté est la ferme de la Haie Sainte, point central de la ligne de résistance du Duc de Wellington face aux troupes de Napoléon durant la bataille de Waterloo. La ferme fut le lieu de combats intenses du fait de la résistance des hommes de la King German Legion commandé par le Major Baring.[4]

Le site de la Haie Sainte reste aujourd’hui un lieu incontournable pour les visiteurs du champ de bataille et se trouve souvent représenté dans les productions artistiques.

En règle générale, le site du champ de bataille de Waterloo en raison de son histoire et de son classement en 1914 a été une source d’inspiration pour de nombreux artistes.

 

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Mutford, La ferme de la Haite-Saint, circa 1815, Waterloo, musée Wellington, 99/010/a

 

 

Le surréalisme en Belgique

Le surréalisme est d’abord un mouvement littéraire français qui gravite autour d’André Breton (1896-1966). Ce mouvement est lancé en 1924, principalement axé sur la poésie et la littérature. « Breton fusionne toute une série de courants de pensée modernistes de l’époque et va définir le surréalisme avant tout comme un automatisme psychique pur, c’est-à-dire quelque chose qui fait un peu appel à la dictée de l’inconscient, qui fait appel à l’onirisme, aux écrits de Freud qu’il a découverts… Il place directement le surréalisme sous l’angle de l’inconscient, du rêve et de l’automatisme »[5] résume Xavier Canonne. Le surréalisme succède dans son élan provocateur au mouvement Dada.[6]

La Belgique devient également une terre du surréalisme, L’AML (Archives et musée de la littérature) rappelle d’ailleurs sur son site qu’ « en 1924, au même moment qu’à Paris, l’aventure surréaliste démarre du côté belge avec les pamphlets audacieux du poète Paul Nougé »[7]. Le groupe belge n’est pas en plein accord avec les Français et s’en distingue. Xavier Canonne précise : « L’automatisme et l’inconscient sont des points de divergence entre les deux groupes. Ces désaccords portent également sur la toute-puissance du rêve qui est portée aux nues par les Français alors que les Belges s’intéressent principalement à transformer le monde et la perception que l’on a de lui dans le réel. »[8] Cette interrogation sur le sens du réel est porté par l’œuvre iconique de René Magritte (1898-1967) « la trahison des images ». Ce dernier s’affirme comme la figure de proue du surréalisme belge et exercera une influence profonde sur l’œuvre de Rondas.

Deux groupes vont émerger celui de Bruxelles et du Hainaut. Le Bruxellois comprend René Magritte, Paul Nougé, Marcel Lecomte, Camille Goemans, André Souris, Edouard Mesens, Louis Scutenaire et Irène Hamoir. Celui du Hainaut est animé par l’avocat et poète Achille Chavée.

Les deux groupes sont politiquement proches et font de la pratique artistique un pendant de l’engagement politique. Nougé est l’un des fondateurs du parti communiste belge alors que Chavée est président de l’amitié belgo-soviétique et s’engagera dans les brigades internationales lors de la guerre d’Espagne[9]. Si le positionnement à l’extrême gauche du spectre politique peut choquer, il faut recontextualiser ce que les Belges connaissaient de l’Union Soviétique. Pas grand-chose. Les informations étaient rares en dehors des images de propagande savamment mises en œuvre, éludant les crimes staliniens.

 

La Haie Sainte de William Rondas est-il un tableau surréaliste ?

Rondas utilise une technique de jeu optique afin qu’un monde onirique[10] et la réalité ne forment qu’une image sur le tableau. C’est la technique surréaliste utilisée par René Magritte afin de plonger le spectateur dans un trouble et questionner notre sens de la réalité.  La représentation paysagère la plus célèbre se trouve dans « l’empire des lumières » exposé aux musée Magritte.

René Margitte, L’empire des lumières, 1954, Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique

Quand Magritte joue sur la dissonance temporelle qu’offrent le jour et la nuit, Rondas joue avec la même méthode entre la bataille de Waterloo et son époque offrant à voir un contraste important entre la guerre et la paix. Conceptions aussi opposées que le jour et la nuit.

Rondas ajoute à son œuvre un effet d’optique par ses impacts de balles dessinés en trompe l’œil sur la toile afin d’offrir un élément incongru plongeant le spectateur dans une sorte de troisième réalité.

Malgré l’utilisation d’une technique surréaliste, « la Haie Sainte » ne peut pas être qualifié de tableau surréaliste. Le surréalisme était un mouvement très hiérarchisé dont la vie était observée avec rigueur par André Breton. Pour être surréaliste, il fallait formellement adhérer au surréalisme ce que Rondas ne semble jamais avoir fait.

Nous pouvons définir Rondas comme un suiveur de Magritte qui peignait à la manière des surréalistes. Cette non-adhésion au mouvement des surréalistes n’empêche pas d’en être imprégné comme le fut l’œuvre de Paul Delvaux (1897-1994). La question est de savoir s’il a existé un autre surréalisme que celui de Breton. Le champ de bataille de Waterloo a-t-il été un élément d’inspiration de ce surréalisme « à la marge » ? La mémoire de la bataille de Waterloo, est-elle un monde situé aux confins de la réalité comme le furent les gares pour Paul Delvaux ? En définitive, pourrions-nous parler d’un surréalisme tardif ?

 

Deux enfants se tiennent sur un quai de gare entouré de grands arbres au crépuscule. Les trains sont alignés et une lumière chaleureuse illumine la gare, évoquant la nostalgie.

Paul Delvaux, la gare forestière, Coxyde, musée Paul Delvaux, 1960

 

Un surréaliste tardif ?

Classiquement, l’histoire de l’art fait arrêter la vie du surréalisme à la mort de son chef de file André Breton en 1966. Néanmoins, il faut y voir avant tout une date servant de jalon à notre compréhension de l’évolution de l’expression artistique. Bien avant 1966, le mouvement CoBrA[11] conteste l’organisation doctrinaire des mouvements d’avant-guerre comme le futurisme[12] ou le surréalisme.

C’est ainsi que Christian Dotremont (1922-1979) l’un des fondateurs du mouvement CoBrA définit en 1948 dans le tract « La Cause en était entendue » une nouvelle manière d’organiser un mouvement artistique comme : « une collaboration organique expérimentale qui évite toute théorie stérile et dogmatique… Nous avons constaté que nos façons de vivre, de travailler, de sentir étaient communes ; nous nous entendons sur le plan pratique et nous refusons de nous embrigader dans une théorique artificielle. Nous travaillons ensemble et nous travaillerons ensemble »[13] Les mentions « théorie stérile et dogmatique » et « embrigader dans une théorie artificielle » sont une condamnation d’un art rigide contrôlé par des écrivains comme Breton ou Marinetti. Si le futurisme qui s’est compromis avec le régime fasciste italien est tombé en 1945, le surréalisme a encore de beaux jours devant lui pour un groupe de peintre établis. Mais sont-ils encore à l’avant-garde de la création artistique dans les années 1950 ? Le mouvement CoBrA qui incarne toute une jeune génération de peintres profondément marqués par la catastrophe de la Seconde guerre mondiale et la révélation des limites morales des totalitarismes ne le pense pas.

S’il est facile de déterminer une date pour la naissance du surréalisme par la parution du manifeste d’André Breton en 1924, la question est plus ardue quand il faut trouver une date qui sonne l’arrêt du mouvement. Force est de constater que la notoriété des artistes surréalistes va créer une onde de choc qui se propagera bien au-delà du décès d’André Breton. Notre tableau est une preuve matérielle de cette longévité de l’esprit surréaliste au-delà d’un mouvement structuré autour d’un chef de file.

Cette longévité du surréalisme est évoquée par Xavier Canonne dans une interview à « l’Eventail » : « Si dans l’imaginaire commun, Magritte représente le surréalisme en Belgique, Xavier Canonne nous rappelle que le groupe belge subsistera jusqu’au début des années 2000, entrainant dans son sillage pas moins de trois générations d’artistes et autant de visions du réel : de Pol Bury à Tom Gutt, de Jane Graverol à Raoul Ubac, chacun a, dans son propre style, interprété sa vision du monde en ne cherchant pas la reconnaissance artistique mais bien la mise en exergue d’une réflexion. »[14] C’est dans ce surréalisme tardif belge que nous pouvons placer William Rondas et sa représentation de la Haie Sainte.

Willi Rondas (1907-1975), '15 Upper Park Road', um 1963

William Rondas, 15 Upper Park Road, collection privée, 1963. Vente Auktionshaus Schwab du 15 janvier 2022.

Conclusion

Le musée Wellington n’arrête pas sa narration historique au 18 juin 1815 à 22h mais entend également étudier les conséquences de la bataille de Waterloo sur la société.

C’est pourquoi, notre parcours permanent se termine avec la salle des conséquences. L’inspiration artistique fait partie intégrante des conséquences culturelles de la bataille de Waterloo à l’image de l’œuvre de Rondas. Ce dernier par sa technique picturale est pleinement inspiré par le surréalisme suivant en cela Magritte qui déclarait : « Tout dans mes œuvres est issu du sentiment de certitude que nous appartenons, en fait, à un univers énigmatique. »[15]

Le tableau est aussi un témoin de la réappropriation des grands courants par des artistes plus tardifs à l’instar de la représentation luministe d’Hougoumont précédemment étudiée dans cette rubrique[16].

Quentin Debbaudt, Conservateur du musée Wellington

Janvier 2026

 

 

René Margitte, la trahison des images, Los Angeles, LACMA, 1928

Bibliographie

Draguet M, Magritte, Paris, Gallimard, 2014.

Lambert J-C, Cobra, un art libre, Paris, Chêne/Hachette, 1983.

 

Sources web

https://aml-cfwb.be/histoire-de-ne-pas-rire-le-surrealisme-en-belgique/ (consulté le 21 novembre 2025).

https://www.eventail.be/nos-rencontres/xavier-canonne-historien-de-lart-directeur-du-musee-de-la-photographie-de-charleroi (consulté le 21 novembre 2025).

https://benuri.org/artists/110-willi-rondas/overview/ (consulté le 27 janvier 2026).

Debbaudt Q, « Hougoumont Luministe » in Zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, 2022. Disponible sur https://www.museewellington.be/hougoumont-luministe/ (consulté le 29 janvier 2026).

Debbaudt Q, « La carabine Baker » in zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, 2025. Disponible sur https://www.museewellington.be/la-carabine-baker/ (consulté le 29 janvier 2026).

Decoster Gérald, « Le surréalisme : comment est né ce mouvement en Belgique ? » in La Première, 2023. Disponible sur : https://www.rtbf.be/article/le-surrealisme-comment-est-ne-ce-mouvement-artistique-en-belgique-11297127 (consulté le 21 novembre 2025).


[1] Raoul Dufy : artiste impressionniste, cubiste puis fauviste du XXème siècle.

[2] Christian Bérard : peintre, illustrateur, scénographe, décorateur et créateur de costumes.

[3] Sur le sujet : https://benuri.org/artists/110-willi-rondas/overview/ (consulté le 27 janvier 2026).

[4] Sur le sujet : Debbaudt Q, « La carabine Baker » in zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, 2025. Disponible sur https://www.museewellington.be/la-carabine-baker/ (consulté le 29 janvier 2026).

[6] Le Dadaïsme est un mouvement intellectuel, littéraire et artistique d’avant-garde né en 1916 à Zurich, en réaction à la Première Guerre mondiale et aux normes dites bourgeoises. Caractérisé par l’absurde, la provocation et le non-sens, il rejette la logique, l’esthétique traditionnelle et le nationalisme. Ce mouvement « anti-art » a profondément influencé le surréalisme et l’art contemporain.

[9] La guerre d’Espagne ou guerre civile espagnole est un conflit qui dure du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939. Il oppose le camp des Républicains et des Nationalistes. Les Républicains sont composés de loyalistes à l’égard du gouvernement légalement établi de la IIe République, de socialistes, de communistes, de marxistes et d’anarchistes, soutenu par l’URSS stalinienne.  Les Nationalistes se composent des putschistes menés par le général Franco, de royalistes, phalangistes et conservateurs. Ils sont soutenus par l’Allemagne hitlérienne et l’Italie fasciste. En 1939, les Nationalistes gagnent la guerre.

[10] Onirique : ce qui évoque un rêve, semble sorti d’un rêve.

[11] CoBrA signifie Copenhague, Bruxelles et Amsterdam. Le groupe a été formé avec le désir de rompre avec les mouvements artistiques existants. Leur critique de la société occidentale les a conduits à expérimenter et à évoluer en un mouvement international. CoBrA a été fondé le 8 novembre 1948 au Café Notre Dame à Paris, où son manifeste a été signé par Karel Appel, Joseph Noiret, Corneille, Christian Dotremont, Constant et Asger Jorn. Le groupe était uni par un engagement commun envers la liberté de forme et de couleur et leur travail mettait l’accent sur l’expérimentation et la spontanéité.

[12] Futurisme : mouvement antagoniste au surréalisme fondé par Filippo Tommaso Marinetti en 1909. Ce mouvement qui connut deux périodes rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse.

[13] Cité dans Lambert J-C, Cobra, un art libre, Paris, Chêne/Hachette, 1983, p.93.

[14] https://www.eventail.be/nos-rencontres/xavier-canonne-historien-de-lart-directeur-du-musee-de-la-photographie-de-charleroi (consulté le 21 novembre 2025).

[15] Cité dans Draguet M, Magritte, Paris, Gallimard, 2014.

[16] Debbaudt Q, « Hougoumont Luministe » in Zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, 2022. Disponible sur https://www.museewellington.be/hougoumont-luministe/ (consulté le 29 janvier 2026).