La canne « souvenir » du champ de bataille

L’histoire de la bataille de Waterloo, ne s’arrête pas le 18 juin 1815, elle ne fait que commencer ! En effet, la victoire des alliés ouvre un siècle de domination britannique dans le monde, symbolisée par la réussite de l’Angleterre victorienne alors au sommet de sa puissance.

Cette puissance à la fois économique, politique et militaire trouve ses racines dans la victoire du duc de Wellington et les Britanniques ne s’y trompent pas ! De ce fait, l’imagerie de la bataille de Waterloo sera largement exploitée par l’art et la littérature du XIXème siècle créant ainsi une envie de visiter la plaine devenue mythique.

Les Belges entendent bien profiter de l’afflux des curieux en organisant une économie touristique axée sur le site mémoriel qu’est devenu l’ex-champ de bataille se couvrant de monuments. Waterloo est un point de passage sur la route du grand tour d’Europe qu’entreprennent la plupart des citoyens de sa Majesté qui débarquent à Ostende, embelli par Léopold II. Avant 1914, Waterloo se hisse à la première position des sites les plus visités de Belgique devant les villes flamandes comme Gand ou Bruges. Dès lors, les hôtels, restaurants, attractions, marchands de souvenirs ainsi que des transports spécifiques vont fleurir à l’ombre du Lion, contribuant au développement de la région.

Le bâtiment du musée Wellington n’échappe pas à la règle comme le décrit Walter Scott dans Lettres de Paul à sa famille en 1816 « Les paysans du voisinage se sont enrichis par l’évènement même qui les menaçait d’une ruine totale. La bonne vieille flamande qui tient le principal cabaret de Waterloo avait même découvert déjà, lorsque j’y étais, tout le prix de sa situation et triplé le prix de notre café parce qu’elle nous faisait l’honneur de nous montrer le lit dans lequel le grand Lord avait dormi la veille de la bataille. Jusqu’où a-t-elle fait monter depuis lors l’impôt levé sur la curiosité anglaise ? »

Le musée Wellington compte un objet témoin de cette effervescence touristique du XIXème siècle ainsi que de la mode masculine de cette époque.

La canne enregistrée sous le numéro 21/009/a est conservée dans les réserves. Sculptée en bois de châtaignier, elle mesure 90 cm. Sa poignée est une crosse en équerre qui épouse les formes de la paume de la main afin de permettre une prise en main facile, son fût est droit mais rappelle les lignes végétales d’un arbre, elle se termine par un embout en fer. Sa simplicité et son aspect rural la font situer dans la catégorie des cannes orthèses.

Sur le fût se trouve une bague portant l’inscription « Waterloo 7 sep 1872 » l’extrémité de la poignée fait figurer une plaquette métallique portant l’inscription « Cut from the forest of Soigne in memory of the battle 18th June 1815 »

Plaquette de la poignée.

La canne est un élément important dans l’habillement de l’homme occidental du XIXème siècle, elle se substitue à l’épée de cour du XVIIIème siècle. De nombreuses variantes apparaitront pour s’adapter à chaque moment de la journée.

Notre canne a longtemps été identifiée à tort comme étant une canne de guide du champ de bataille de Waterloo. Cette profession indispensable à tout site touristique va s’épanouir dès 1815 sur le site des combats. Le premier guide connu fut Jean-Baptiste Decoster (1760-1826), réquisitionné par l’Empereur Napoléon lors de la bataille. Étant très recherché, il se faisait importuner par de nombreux visiteurs ce qui l’empêchait d’exploiter sa terre correctement. Walter Scott le décrit comme un « paysan flamand que Bonaparte a immortalisé en le prenant à son service comme guide » et lui conseille de taxer chaque société à la somme de 5 francs (un travailleur qualifié en gagnait 3 par jour). Par la suite, Decoster en véritable professionnel se bâtira une solide carrière laissant 300.000 francs d’héritage à ses enfants.

Les inscriptions ne laissent pas de doutes sur la destination de souvenir touristique de la canne plutôt que d’y voir une canne de guide. Ainsi la position du chiffre de la date sur la bague induit une production industrielle de ces bagues et un ajout de la date exacte fait « minute » pour un visiteur n’ayant pas de temps à perdre plutôt que pour un habitant de la région pouvant prendre le temps d’attendre un travail moins approximatif.

Bague de la canne.

Cette canne provenant de nos collections est donc un témoignage que l’histoire du champ de bataille ne se résume pas à la seule journée du 18 juin 1815, mais que celle-ci fera naître une réalité touristique et culturelle qui trouve ses racines en 1815 et continue de vivre aujourd’hui à travers les monuments, musées et acteurs de ce lieu de la mémoire européenne.

 

 Quentin Debbaudt, responsable des collections du musée Wellington

Sources

Dubuisson J-C, Decoster, le dernier guide de Napoléon, Paris, Edition Jourdan, 2019.

François P, “De voorgeschiedenis van de Klaproos. De herdenking van Waterloo tot aan de vooravond van de Eerste Wereldoorlog” Faro, 5, 2012.

Heinzen J, “A negociated truce : The battle of Waterloo in European memory since the second world war” in History and memory, 26, 2014.

Scott W, De Waterloo à Paris (1815), lettres de Paul à sa famille, Paris, Mercure de France, 2015.

S.Semmel, “Reading the tangible past : british tourism, collecting, and memory after waterloo” in Representations, 69,  2000

Silberman N-A, Reshaping Waterloo, History, archeology and European heritage industry, University of Massachusetts, Amherst, 2007.