Napoléon et la forêt de Soignes

 

Introduction

Le musée Wellington a accueilli entre le 1er juillet et le 27 septembre, une exposition nommée « ces arbres : témoins de notre histoire » en partenariat avec l’AWaP (l’Agence Wallonne du Patrimoine). Cette exposition qui a l’heure d’écrire ces lignes[1] a accueilli 1 084 visiteurs, a permis de mettre en valeur le patrimoine arboré wallon, mais aussi une histoire plus locale à travers diverses vitrines consacrées à la position forestière de Waterloo, à l’émergence de la tradition cynégétique locale après la Révolution mais aussi au rôle du Wellington Tree durant la célèbre bataille du 18 juin 1815.

Néanmoins, Il ne serait pas possible d’écrire cet article si l’on ne revenait pas à l’importante œuvre sylvicole autrichienne en ce qui concerne la forêt de Soignes.

La forêt autrichienne

Les 11 avril et 13 juillet 1713, les belligérants de la guerre de Succession d’Espagne[2] signent une paix à Utrecht après 13 années de guerre (1701-1714). L’Empire espagnol est amputé de plusieurs de ses possessions afin de garantir un équilibre des puissances européennes, si important aux yeux des dirigeants de Londres.

Les Pays-Bas méridionaux, espagnols depuis le XVIᵉ siècle, deviennent autrichiens. S’il n’entre pas dans cet article d’en analyser les conséquences, la raison principale tient aux ports d’Anvers et d’Ostende qui sont considérés comme « neutralisés » aux mains d’une puissance terrestre comme l’Autriche.

L’Autriche envoie des gouverneurs afin de gérer au mieux ses nouvelles possessions, bien loin de leur noyau et entourées de puissants voisins. Les Autrichiens comprennent l’intérêt de développer nos régions promises à un bel avenir économique. C’est ainsi qu’Humbert Olivet, premier propriétaire du bâtiment de l’actuel musée Wellington, peut continuer à paver le « chemin des Wallons » (actuelle N5) jusqu’à Charleroi, qu’il atteint en 1721, mais aussi Namur atteinte en 1725[3]

Waterloo et la route de Bruxelles à Namur sont visibles sur cette « Carte particulière des environs de Bruxelles » éditée par Eugène Frickx en 1706.

Sur le plan de la politique forestière, les Autrichiens se révèlent particulièrement ambitieux pour la grande forêt jouxtant la capitale des Pays-Bas méridionaux. Ils entreprennent de lui donner un rôle utile dans l’esprit du joséphisme, qui entend rentabiliser les possessions de la maison de Habsbourg.

Un ingénieur forestier autrichien, Joachim Zinner, est chargé de remodeler la forêt. Issu d’une famille de jardiniers, il pense la forêt comme un grand jardin et entreprend de passer à la monoculture du hêtre. Des pépinières devaient être installées aux abords de la forêt afin de remplacer les arbres abattus au plus vite. Ce plan de modernisation de la forêt s’oppose aux vues de Charles Théodore de l’Escaille, dernier gruyer de la forêt de Soignes. Ce dernier entend conserver un aspect plus traditionnel à la forêt. En tant que « garde-chasse » avant l’heure, de l’Escaille est bien conscient que la plantation d’une seule espèce, et en particulier des hêtres, sera une catastrophe pour le gibier. Les hêtres ne produisent pas de nourriture pour la faune et leur hauteur ne permet pas le développement de taillis, indispensables à la nidification des espèces sauvages.

Bouton décoré d’une scène de chasse de la manufacture de Tournai, Bruxelles, MRAH-KMKG, I.A.3819, époque Restauration. Présenté lors de l’exposition « Ces arbres témoins de notre histoire » au musée Wellington du 1er juillet au 27 septembre 2026.

Zinner finit par l’emporter et donne sa configuration actuelle à la forêt de Soignes, une vaste hêtraie cathédrale. Les hêtres, après 200 ans, offrent des possibilités économiques importantes (bois marin et charbon) tandis que les chênes plantés dans les fonds donnent des troncs longs, rectilignes et solides pour la marine.

Parallèlement, le gouverneur Charles-Alexandre de Lorraine (1712-1780) ouvre la forêt à de petits métiers, comme les fabricants de balais, à l’origine du « coin du balais » à Boitsfort. Jusqu’en 1795, ce seront 10 000 personnes qui vivront de la forêt.

La Révolution

Dès 1789, un vent nouveau souffle sur la France et va entraîner l’Europe dans son sillage, pour le meilleur et le pire. La Convention nationale proclame en 1790, la fin des privilèges aristocratiques dont le droit de chasse au grand gibier. La population s’empare de cette nouvelle liberté, tant en France que dans les territoires conquis par la République. C’est le cas de la Belgique, les troupes françaises y entrent en 1792 puis s’installent définitivement en 1797 par le traité de Campo-Formio qui concède les Pays-Bas à la France. Ce traité est signé entre les Autrichiens et un certain général Bonaparte !

Le monde rural attachait une grande importance à la liberté de chasser, acquis révolutionnaire, synonyme d’égalité. Seulement, le nombre de chasseurs explose et entraîne des activités cynégétiques totalement dérégulées qui ne permettent plus le renouvellement du gibier. Cela a pour conséquence d’entraîner une baisse sensible de la faune en forêt, qui s’ajoute à un pillage généralisé des ressources sylvicoles. François Lormant écrit : « le discours révolutionnaire encourage toutes les audaces. Ainsi, sous couvert d’usurpation féodale, chacun agit à sa guise et il suffit qu’une forêt fasse partie de l’ancien domaine royal pour encourager des villages entiers à se livrer aussitôt au pillage. De plus, si les anciens officiers des eaux et forêts restent provisoirement en fonction, comme leur prescrit le décret de 1792, ils sont pour le moins découragés, annihilés, regardés avec défaveurs, déconsidérés et souvent impayés. Le prix élevé du bois, l’incertitude de l’avenir, les besoins immédiats à satisfaire, la crise monétaire… incitent les propriétaires à jouer de la cognée sans discernement. »[4]

La Révolution à ses partisans en Belgique. Ces derniers souhaitent marquer l’aube d’une ère de profondes mutations sociétales par l’érection de monuments qui marqueront nos paysages. Seulement, les autorités révolutionnaires doivent la plupart du temps faire face à des impératifs sociaux, militaires et diplomatiques qui mobilisent leurs moyens et elles ne peuvent se permettre d’investir dans d’importants monuments.

L’arbre présent en abondance dans notre territoire paraît tout indiqué pour commémorer la Révolution dans notre environnement. L’arbre planté sur les places de nos villes et villages deviendra « l’arbre de la liberté ».  Planter un arbre et y tenir des assemblées civiques est simple, rapide et peu onéreux. Les révolutionnaires y voient également un monument populaire qui transcende la masse lithique des monuments monarchiques.

Tambourin italien représentant un arbre de la liberté, Bruxelles, MRAH-KMKG, 1951, vers 1795. Présenté lors de l’exposition « Ces arbres témoins de notre histoire » au musée Wellington du 1er juillet au 27 septembre 2026.

Le Consulat et l’Empire

L’organisation forestière impériale

Napoléon était un organisateur insatiable et la forêt entra également dans ses vues organisationnelles. Le chantier est important après l’ouverture des forêts à la population par les Révolutionnaires. Napoléon sans frontalement revenir sur ces acquis de la Révolution doit y introduire de l’ordre. C’est pourquoi, il met sur pied une organisation publique qui doit administrer la forêt dans le but de fournir le maximum de bois tout en veillant à la pérennité de l’activité sylvicole. Il faut interdire les défrichements excessifs et les abus venant des populations locales car la forêt joue un rôle de premier plan à cette époque car elle en fourni le bois de chauffage, le bois de construction pour les particuliers, la marine et les industries. La forêt sert aussi à renflouer les comptes des collectivités locales quand cela est nécessaire et enfin la chasse permet de fournir les tables en viande.

Cette nouvelle organisation est codifiée par la loi du 16 nivôse an IX (6 janvier 1801) qui reprend en cela les avancées de la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) qui placent les forêts sous l’autorités des préfets.

La partie administrative de la gestion des bois et des forêts est confiée à cinq administrateurs généraux à Paris. Pour répercuter leurs ordres, ils peuvent compter sur des conservateurs, des inspecteurs, des sous-inspecteurs, des gardes généraux, des gardes particuliers et des arpenteurs. Le travail des agents est colossal puisqu’un garde particulier est censé pouvoir surveiller jusqu’à 600 hectares de forêts en massif et au moins 250 hectares de bois épars. L’article 8 de la loi prévoit même un régime de retraite ce qui est en avance sur l’époque. En effet, les agents forestiers bénéficient d’un système de fonds de retraite mutualiste constitué par un prélèvement sur les salaires.

La partie financière reste à la Régie de l’Enregistrement et du Domaine. Les forêts sont divisées en trois grandes catégories : privées, communales et impériales.

En 1805, le système ne semble pas fonctionner et Napoléon s’en ouvre le 23 juillet 1805, dans une lettre à Gaudin : « Par son extrême faiblesse, l’administration forestière n’est pas digne de ma confiance. Il faut que vous me proposiez une nouvelle administration plus ferme, plus surveillante et capable de réprimer les abus »[5]. Le 7 thermidor an XII (26 juillet 1805), un décret réforme l’administration générale des forêts qui devient une Direction générale de l’administration dirigée par un conseiller d’Etat qui porte le titre de « directeur général de l’administration des forêts », Joseph-Alexandre Bergon, administrateur générale est nommé à ce poste.

Trois essences retiennent particulièrement l’attention des gestionnaires forestiers, le chêne, le hêtre et le charme.

La marine : un exemple de l’enjeu stratégique des forêts.

Les forêts sont un enjeu capital pour la politique navale de Napoléon. Après Trafalgar, l’Empereur poursuit son ambition de prendre la place de la Royal Navy sur les mers. Pour cela, il faut des navires et donc du bois ! L’activité juridique de Napoléon au sujet des forêts démontre à elle seule cette importance puisque les bois de marine représentent 11,82 % des textes publiés[6]. Les fonctionnaires forestiers sont incités à s’intéresser au bois de marine, ainsi une circulaire du 28 brumaire an X provenant de l’administration centrale des eaux et forêts enjoint aux conservateurs d’entreprendre des recherches sur les bois de marine présents dans les forêts publiques.

Le positionnement de la forêt de Soignes par rapport à Anvers est aussi à prendre en considération et s’inscrit dans l’important effort de redressement naval entrepris après Trafalgar. Cet effort, porté par des chantiers situés hors de la « France historique », comme Anvers, demande des quantités de bois phénoménales, ainsi « La construction d’un vaisseau de 80 canons exige l’emploi de 3737 stères de bois (108982 pieds cubes) de chêne et, qui plus est, chaque catégorie de bois doit être présente à une proportion bien précise »[7] Dans cette recherche de matériaux stratégique, les agents forestiers sont mobilisés et se voient remettre un écrit de Goujon de la Somme intitulé Des bois propres aux constructions navales[8]. Anvers et son bassin concentrent à eux seuls « presque 62 % de l’ensemble des arbres de chêne d’au moins 5 pieds de tour »[9].

En forêt de Soignes, la découpe était organisée de la manière suivante par trois élagages successifs : à 15 ou 20 ans, à 40 ans et à 60 ans et la coupe définitive à 100 ans. Là-dessus, les Français se reposent sur l’organisation mise en place par les Autrichiens.

Modèle réduit d’un bâteau canonnier de l’an XII, 2026 (réalisation Jean-Pol Wigny), collection privée. Présenté lors de l’exposition « Ces arbres témoins de notre histoire » au musée Wellington du 1er juillet au 27 septembre 2026.

 

La question de la chasse

Napoléon, qui entendait clore le chapitre révolutionnaire, ne revint pas sur la liberté de chasser au risque de se rendre trop impopulaire dans les campagnes. S’il ne revint pas sur des acquis « sociaux»[10], il les encadra comme il le fit souvent.

Afin de contrôler le nombre de chasseurs et d’armes en circulation, il obligea les chasseurs à détenir un permis de port d’arme par le décret du 11 juillet 1810. L’acquisition de ce permis était conditionnée par le paiement d’une redevance élevée et à l’obtention d’un certificat de bonne moralité, délivré par le préfet sur recommandation du maire. C’est l’une des premières mesures de régulation et de réglementation moderne de la chasse. Cette mesure exclut un bon nombre de personnes des activités cynégétiques.

Permis de port d’arme délivré au citoyen Vandorselaer, an XI, Waterloo, musée Wellington. Présenté lors de l’exposition « Ces arbres témoins de notre histoire » au musée Wellington du 1er juillet au 27 septembre 2026.

En quelques années, la chasse passe d’un sport nobiliaire à un acquis populaire pour devenir une activité bourgeoise.

Napoléon lui-même s’essaya à la chasse afin d’imiter les grandes cours européennes dans un souci de légitimation de sa propre dynastie par l’adoption des coutumes des anciennes familles régnantes. C’est ainsi qu’il créa des tenues pour ses équipages, nomma le maréchal Berthier grand veneur de l’Empire. L’Empereur pratiqua la chasse surtout en forêt de Fontainebleau.

Napoléon n’était pas un bon chasseur et pouvait se révéler dangereux pour ses acolytes. C’est ainsi que le général Marbot se remémore un accident survenu en forêt de Fontainebleau : « L’Empereur accompagné de plusieurs maréchaux, parmi lesquels se trouvait Masséna, chassait à tir dans la forêt de Fontainebleau, et Napoléon ajuste un faisan ; le coup, mal dirigé, porte sur Masséna, auquel un grain de plomb crève l’œil gauche. L’Empereur, ayant seul tiré au moment de l’accident, en était incontestablement l’auteur involontaire ; cependant, Masséna, comprenant que son œil était perdu, il n’avait aucun intérêt à signaler le maladroit qui venait de le blesser, tandis que l’Empereur lui saurait gré de détourner l’attention de sa personne, accusa le maréchal Berthier d’imprudence, bien que celui-ci n’eût pas encore fait feu ! Napoléon, ainsi que tous les assistants, comprit parfaitement la discrète intention du courtisan, et Masséna fut comblé d’attentions par le maître »[11]

L’héritage impérial en forêt de Soignes

Sous l’Empire, la qualité de la forêt de Soignes est reconnue par le préfet du département de la Dyle, Louis-Gustave de Doulcet-Pontécoulant, qui écrit : « J’ai fait connaître ailleurs toute l’importance de la belle forêt de Soignes ; non seulement elle fournit le chauffage et les bois de construction de Bruxelles, dont la consommation est considérable, mais elle pourvoit aussi aux besoins de la Hollande »[12]

Disposant de moins de temps que les Autrichiens, Napoléon n’a pas eu le temps de laisser une marque tangible en forêt de Soignes.

Néanmoins, son souci de préservation des forêts a permis de préserver la forêt de Soignes de bien des abus. C’est en partie grâce à l’Empereur des Français que nous disposons d’un véritable poumon vert aux portes de Bruxelles.

Napoléon, bourreau de travail dans bien des domaines, le fut aussi en matière forestière car entre 1801 et 1814, ce sont 266 textes juridiques qui sortiront de son cabinet. Ce nombre élevé de réglementations démontre bien l’importance des forêts aux yeux de Napoléon et de ses contemporains.

Quentin Debbaudt, Conservateur du musée Wellington

Bibliographie

Doulcet-Pontécoulant (de) (préfet) L-G, Almanach du département de la Dyle contenant un extrait du mémoire statistique du département de la Dyle adressé par Monsieur le préfet au ministre de l’Intérieur en l’an X, Bruxelles, Weissenbach, 1805.

Goujon (de la Somme), Des bois propres aux constructions navales, Paris, Goujon, 1803.

Napoléon Ier (Empereur des Français), Lettre de Napoléon Ier à M. Gaudin, le ministre de l’Intérieur, Saint-Cloud, le 23 juillet 1805.

Sources Web

Lormant F, « « La politique de la forêt sous le Consulat et l’Empire. L’exemple du département de la Meurthe » in Revue de l’Académie Napoléon, 2008, 1, P.2. Disponible sur : https://hal.univ-lorraine.fr/hal-02172090/document (consulté le 18 août 2026).

Todorov N, « La géographie des ressources forestières et les ambitions navales de Napoléon après Trafalgar : l’exemple du bois de chêne » in Revue de géographie historique, 5, 2014, p. 3. Disponible sur https://journals.openedition.org/geohist/4373?lang=en (consulté le 17 août 2026).

 


[1] Au premier septembre 2026.

[2] Principalement le Saint-Empire Romain Germanique, la France, l’Angleterre et l’Espagne.

[3] Callataÿ (de) P, Le musée Wellington : trois siècles d’histoire au cœur de Waterloo, …. Pp. 19 et 20.

[4] Lormant F, « « La politique de la forêt sous le Consulat et l’Empire. L’exemple du département de la Meurthe » in Revue de l’Académie Napoléon, 2008, 1, P.2. Disponible sur : https://hal.univ-lorraine.fr/hal-02172090/document (consulté le 18 août 2026).

[5] Lettre de Napoléon Ier à M. Gaudin, le ministre de l’intérieur, Saint-Cloud, le 23 juillet 1805.

[6]  Lormant F, « « La politique de la forêt sous le Consulat et l’Empire… p. 28.

[7] Todorov N, « La géographie des ressources forestières et les ambitions navales de Napoléon après Trafalgar : l’exemple du bois de chêne » in Revue de géographie historique, 5, 2014, p. 3. Disponible sur https://journals.openedition.org/geohist/4373?lang=en (consulté le 17 août 2026).

[8] Goujon (de la Somme), Des bois propres aux constructions navales, Paris, Goujon, 1803.

[9] Todorov N,… p.10.

[10] Plus qu’un loisir, la chasse permettait à des foyers moins favorise de se procurer de la viande.

[11] Cité dans «La Cour Impériale (deuxième partie) : Le Grand Veneur » in  La revue du Souvenir Napoléonien – 298, 1978, p.20.

[12] Doulcet-Pontécoulant (de) L-G, Almanach du département de la Dyle contenant un extrait du mémoire statistique du département de la Dyle adressé par Monsieur le préfet au ministre de l’Intérieur en l’an X, Bruxelles, Weissenbach, 1805, p. 161.