Wellington et le Portugal

Wellington et le Portugal

 

Le musée Wellington présente dans sa nouvelle scénographie inaugurée en septembre 2024, une gravure portugaise du Duc de Wellington. Cette représentation est un dépôt au musée Wellington de Charles Wellesley, 9e duc de Wellington.

La gravure inventoriée sous le numéro 96/143/p mesure 67cm x 95.5cm. Elle a été réalisée par le graveur Bartolozzi et l’artiste Pellegrini.

Son exposition dans la scénographie permanente vise à apporter un éclairage plus complet sur la vie du premier Duc de Wellington qui ne fut pas que le vainqueur de Waterloo. L’histoire entre le Portugal et Arthur Wellesley[1] (1769-1852) est peu connue mais représente pourtant un chapitre important de l’histoire lusitanienne.

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Bartolozzi (graveur) et Pellegrini (artiste), Invicto Wellington, lusitania grata, Waterloo, musée Wellington, 96/143/p, 1810.

 

Wellington[2] porte une tenue de Maréchal du Portugal accentuée par le port traditionnel du bâton de Maréchal mis en évidence dans sa main droite. Le bâton guide l’œil du spectateur vers une table ou sont posées des cartes portant les noms des faits d’armes de Wellesley. Il s’agit des batailles de Vimeiro (21 août 1808), la prise de Porto (28 mars 1809) et la bataille de Talavera (27 et 28 juillet 1809).

Un objet témoins de la campagne de la Péninsule est placé à proximité dans le parcours du visiteur. Il s’agit de la cape que Wellington portait en Espagne et au Portugal présentée dans un article précédent[3].

 

Le Portugal au début du XIXème siècle.

Le Portugal a été une grande puissance thalassocratique après la fin de la Reconquista.[4] Le jeune pays s’affirme comme un état autonome séparant la Péninsule ibérique entre l’Espagne et le Portugal. Ce dernier s’engage dans de solides alliances à l’image du traité de Londres qui scelle une entente importante avec le royaume d’Angleterre, c’est la plus ancienne alliance encore en vigueur dans le monde.

Le dynamisme naval des Portugais leur fait prendre pied sur tous les continents avec de grands marins comme João Gonçalves Zarco (1390-1471), Antonio de Noli (1419-1497), Bartolomeu Dias (1450-1500), Vasco de Gama (1460-1524) ou encore Pedro Álvares Cabral (1467-1520), soutenus par des Princes avisés comme Henri le Navigateur (1394-1460).

Peu à peu, le Portugal se taille un véritable empire colonial qui représente aujourd’hui soixante États souverains différents ! Les historiens font débuter l’histoire de l’empire portugais en 1415 par la conquête de Ceuta et estiment sa fin en 1999 quand l’administration portugaise de Macao cesse.

Liste des colonies portugaises — Wikipédia

Carte de l’empire colonial portugais. Source wikipedia

 

Le Portugal se place en concurrence avec l’Espagne qui connait le même dynamisme. Une guerre résultant de cette concurrence est évitée grâce à la médiation pontificale par le traité de Tordesillas de 1494 qui partage le monde entre les deux nations.

Cependant, l’expansion du Portugal épuise le pays et la mort du roi Sébastien Ier (règne de 1557 à 1578) à la bataille des Trois Rois[5] permet à Philippe II d’Espagne (règne de 1556 à 1598) d’envahir son voisin et de réaliser une Union ibérique. Dangereux précédent dont on se souviendra au XIXème siècle.

En 1640, le Portugal retrouve son indépendance avec l’accession au trône de Jean IV (règne de 1640 à 1656) qui stabilise le pays et son empire.

Lorsque le Révolution éclate en France, le Portugal est un état souverain qui s’appuie sur un vaste empire colonial. Quand la France et la Grande-Bretagne commencent à s’affronter le Portugal apporte son soutien à cette dernière en appuyant ses opérations navales dans la Manche mais surtout dans la Méditerranée. De plus, les territoires portugais servent de base à la Royal Navy.

 

 

 

Napoléon envahit le Portugal

Si le Portugal est l’allié de la Grande-Bretagne, l’Espagne s’allie à la France par le traité de Saint-Ildefonce en 1796 mais les deux alliés n’ont pas la même puissance et l’Espagne devient selon Thierry Lentz un satellite de la France reprenant la définition du Robert : « Nation qui vit dans l’étroite dépendance politique et économique d’une autre et gravite autour d’elle »[6].

En 1801, sous l’impulsion de l’homme fort de l’Espagne Manuel Godoy (1767-1851), l’armée espagnole envahit l’Alentejo au Portugal avec l’appui des soldats français du général Leclerc (1772-1802). L’intervention a pour objectif d‘obliger le Portugal à rompre avec la Grande-Bretagne. Après avoir été battus à Arronches et Campo-Maior, le Portugal demande la paix le 8 juin 1801. Cette guerre est appelée la « guerre des Oranges » parce que des soldats espagnols ont envoyé à Godoy, deux branches d’orangers cueillies dans la place forte d’Elvas demeurée au pouvoir des Portugais. La paix de Badajoz du 6 juin 1801 contraint le Portugal à rompre avec la Grande-Bretagne, de payer une indemnité aux Français et de céder aux Espagnols le district d’Olivença. Le Régent du Portugal[7] fait trainer l’application du traité et refuse de rompre l’alliance avec les Britanniques au grand mécontentement de Napoléon.

Ce dernier convient avec le Tzar Alexandre à Tilsitt qu’il faut faire entrer les derniers états récalcitrants au blocus continental dans ce système[8]. Les Russes doivent s’occuper de la Suède tandis que les Français iront au Portugal. L’Empereur n’ayant plus à craindre d’éventuels ennemis venant de l’Est est en mesure d’intervenir dans les affaires de la péninsule ibérique et envoie le Maréchal Junot (1771-1813) occuper Lisbonne en novembre 1807. La famille royale est obligée d’évacuer sa capitale avec la flotte portugaise sous la protection de la Royal Navy pour aller s’établir au Brésil.

 

La Grande-Bretagne réagit

La Grande-Bretagne voit dans la défense du Portugal une occasion de combattre les Français qui sont loin de leur base de ravitaillement et empêtrés en Espagne alors en pleine rébellion.

C’est pourquoi, un corps expéditionnaire est dépêché novembre 1808. Wellesley qui n’est pas encore le Duc de Wellington prend le commandement de 40.000 hommes réunis à Cork avec des approvisionnements pour les révoltés espagnols. Ceux-ci ne souhaitant pas le soutien britannique, le corps expéditionnaire débarque finalement dans l’estuaire du Mondego, le 1er août.

Wellesley initie un mouvement vers Lisbonne et entre à Alcobaça le 14 août. Il y apprend qu’une force de 5000 hommes sous le commandement du général Delaborde se trouve sur son chemin près d’Óbidos dans le but de le ralentir afin que Junot puisse regrouper ses forces. Wellesley attaque la division Delaborde au sud d’Óbidos donnant lieu à la Bataille de Roliça le 17 août. Sans aucun renfort, Delaborde est contraint de se retirer en direction de Torres Vedras laissant le terrain aux mains des Britanniques.

Junot réagit et sort de Lisbonne pour combattre Wellesley, les deux adversaires se rencontrent le 21 août à la bataille de Vimeiro qui donne la victoire aux forces britanniques et portugaises. Les 13 500 Français présents sur le champ de bataille ne seront pas suffisants pour venir à bout des 18 000 Britanniques et Portugais. A ce moment, le général Dalrymple prend le commandement de l’expédition.

Junot envoie le général Kellermann pour négocier un armistice avec le général Dalrymple. Le résultat de ces négociations est la signature de la très contestée convention de Sintra qui permet aux Français de quitter le Portugal durant les mois de septembre et octobre 1808, mettant un terme à la première invasion française au Portugal.

 

Wellington, Duc du royaume du Portugal

Les Britanniques entrent dans Lisbonne et rétablissent le pouvoir portugais mais la victoire a un goût amer, l’armée française a pu rentrer avec armes et bagages en France. Wellesley est sommé de s’expliquer au Royaume-Uni et arrive à démontrer qu’il s’était opposé à la décision de Dalrymple.

Le général John Moore est tué à la bataille de La Corogne le 16 janvier 1809, il faut lui trouver un successeur comme commandant des forces britanniques dans la péninsule ibérique. Wellesley est nommé commandant en chef de toutes les forces britanniques au Portugal. Revenant dans la péninsule ibérique en avril 1809, il est nommé maréchal général de l’armée portugaise et commandant en chef des forces portugaises le 29 avril 1809 par le Régent du Portugal. Il prend alors le commandement unifié des armées portugaise et britannique qui se révèleront redoutablement efficace !

Après la bataille de Talavera, il est fait Duc de la Victoire par le futur Jean VI de Portugal qui sait qu’il lui doit son trône. Wellesley est également aimé du peuple portugais comme le relate le lieutenant Woodbeerry dans son journal à la date du 10 février 1813 : « Lord Wellington est très aimé des Portugais : le jour de son entrée à Lisbonne, l’avant dernière semaine, il y a eu une très grande procession ; tous les Portugais criaient « Viva de grande Lord ! ». Il a été logé au Palais du régent de Buenos-Ayres, et partout on l’a reçu comme le sauveur du pays. A l’Opéra, il a pris place dans la loge du prince, ce qui est ici un grand honneur. Une illumination générale a eu lieu trois nuits de suite ».[9]

En 1809, Wellington s’avance au nord du Portugal et reprend Porto au Maréchal Soult, finalisant ainsi la reconquête du Portugal.

Quelques mois plus tard, Wellesley rencontre les forces de Joseph Bonaparte et du Maréchal Jourdan à Talavera (les 27 et 28 juillet 1809). La bataille est indécise mais les Français évacuant le champ de bataille, la tradition veut que le vainqueur soit celui qui conserve la maitrise du terrain.

Néanmoins, Wellesley doit se replier sur Lisbonne devant l’avance du Maréchal Soult. L’inconstance et le manque de fermeté des alliés Espagnols se sera soldé par des pertes inutiles.[10]

 

La réforme de l’armée portugaise

L’armée portugaise n’a pas été en mesure d’assurer la défense de son pays par ses seules ressources non seulement à cause de son infériorité numérique mais aussi à cause de son retard face aux armées de l’Espagne et de la France.

Wellesley est convaincu que la défense et la mise sur pieds d’une armée portugaise est indispensable à l’effort de guerre britannique comme il l’écrit dans une note sur la défense du Portugal datée du 7 mars 1809 : «  « Il est évident, cependant, que l’état militaire du Portugal ne pouvait être réorganisé sans un secours fort large d’argent et un appui politique de la part de l’Angleterre ».[11] Il va jusqu’à préconiser la mise sous tutelle des finances portugaises par l’ambassadeur britannique en poste à Lisbonne.

Ce travail de rééquipement et de refondation d’une doctrine militaire fut confié au général William Carr Beresford (1768 –1854). Afin de faire face à ce défi colossal, il est nommé Marshal-General par le Régent du Portugal. Le but du nouveau Maréchal portugais est de remettre sur pieds une armée dépassée mais surtout de lui faire intégrer le système tactique de l’armée britannique afin de pouvoir combattre efficacement sur une même ligne de front.

La population lui est majoritairement acquise car comme le fait remarquer Michel Lousteau : « Rares étaient les Portugais francophiles. La plupart voulaient rééditer les exploits du pâtre Viriathe contre les légions romaines. »[12]

Beresford place des Britanniques aux postes clés sur le conseil de Wellesley qui écrit : « Toute l’armée de Portugal, Anglais et Portugais, sera commandée par des officiers anglais. L’Etat-major de l’armée, le commissariat surtout, seront composés d’Anglais »[13]. Ce renfort de soldats entrainés et équipés par l’armée britannique constituera un précieux appoint pendant toute la campagne de la Péninsule.

 

Conclusion

L’expérience portugaise constituera une école précieuse pour Wellington qu’il mettra à profit en 1815. L’intégration menée par Beresford et l’utilisation tactique que fait Wellesley de la nouvelle armée portugaise seront l’une des clés de la victoire sur Napoléon.

A partir de 1814, les coalisés devront soutenir le Royaume des Pays-Bas récemment créé afin qu’il puisse faire face à une invasion. Les leçons de la péninsule ibérique seront appliquées sur la terre brabançonne et seront l’un des piliers de la victoire de Waterloo. En effet, l’armée du jeune royaume des Pays-Bas représentait le tiers des effectifs de l’armée de Wellington. Sans ces hommes, le Duc n’aurait pas pu tenir contre l’armée française et le sort des armes auraient été tout autre.

 

Quentin Debbaudt, Conservateur du musée Wellington

 

Bibliographie

Augoyat M (Lieutenant-Colonel), Précis des campagnes et des sièges d’Espagne et de Portugal de1807 et 1814, Paris, Leneveu, 1839.

Field A, Talavera : Wellington’s first victory in Spain, Barnsley, Pen & Sword, 2006.

Gurwood (Colonel), Recueil choisi des dépêches et ordres du jour du field-maréchal duc de Wellington, Bruxelles, Meline, 1843.

Lousteau M, « La campagne du maréchal Soult au Portugal » in Napoléon Ier magazine, 54 – 2010.

Woodberry (lieutenant), Journal du lieutenant Woodberry, Paris, Plon, 1896.

Sources web

Gallis J, « La cape du libérateur » in Zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, juin 2024. Disponible sur https://www.museewellington.be/la-cape-blanche-de-wellington/ (consulté le 3 février 2026).

Lentz T, « Les relations franco-espagnoles. Réflexions sur l’avant-guerre (1789-1808) » disponible sur https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/les-relations-franco-espagnoles-reflexions-sur-lavant-guerre-1789-1808/ (consulté le 6 février 2026).

 



[1] Arthur Wellesy : nom du premier Duc de Wellington.

[2] Wellesley devient vicomte Wellington en 1809.

[3] Sur le sujet : Gallis J, « La cape du libérateur » in Zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, juin 2024. Disponible sur https://www.museewellington.be/la-cape-blanche-de-wellington/ (consulté le 3 février 2026).

[4] Reconquista : La Reconquista désigne la reconquête progressive, du VIIIe au XVe siècle (722-1492), de la péninsule Ibérique par les royaumes chrétiens du nord sur les territoires musulmans (Al-Andalus). Initiée après la conquête omeyyade de 711, elle s’achève avec la prise de Grenade par les Rois Catholiques.

[5] La bataille des Trois Rois (4 août 1578) est une bataille décisive ayant mis fin au projet d’invasion du Maroc du roi portugais Sébastien Ier en se soldant par la victoire du sultanat marocain. Elle eut lieu sur les rives de l’Oued al-Makhazin, affluent du Loukos iriguant Ksar El Kébir dans la province de Larache.

La bataille a opposé d’un côté l’armée du sultan marocain Abu Marwan Abd al-Malik et de l’autre côté l’armée portugaise du roi Sébastien Ier assisté de son allié le sultan marocain déchu, Muhammad al-Mutawakkil. Les trois souverains périrent au cours de la bataille.

[6] Lentz T, « Les relations franco-espagnoles. Réflexions sur l’avant-guerre (1789-1808) » disponible sur https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/les-relations-franco-espagnoles-reflexions-sur-lavant-guerre-1789-1808/ (consulté le 6 février 2026).

[7] Jean VI est régent du Portugal entre 1799 et 1822 puis roi de 1816 à 1826.

[8] Augoyat M (Lieutenant-Colonel), Précis des campagnes et des sièges d’Espagne et de Portugal de1807 et 1814, Paris, Leneveu, 1839, p. 3.

[9] Woodberry (lieutenant), Journal du lieutenant Woodberry, Paris, Plon, 1896, p.14.

[10] Sur le sujet : Field A, Talavera : Wellington’s first victory in Spain, Barnsley, Pen & Sword, 2006.

[11] Gurwood (Colonel), Recueil choisi des dépêches et ordres du jour du field-maréchal duc de Wellington, Bruxelles, Meline, 1843, p.256.

[12] Lousteau M, « La campagne du maréchal Soult au Portugal » in Napoléon Ier magazine, 54 – 2010, p.62.

[13] Gurwood (Colonel), Recueil choisi des dépêches et ordres du jour du field-maréchal duc de Wellington, Bruxelles, Meline, 1843, p. 257.