Le musée Wellington expose dans la salle dédiée à la mémoire du Lieutenant-Colonel Alexander Gordon un nécessaire ayant appartenu à Lord Raglan.
Ce nécessaire inventorié sous le numéro 18/003/a mesure 16 cm de haut pour 32 de large et 29 de profondeur. Elle a été acquise en mai 2017.
La boite présente un jeu de marqueterie combinant de la loupe1 de palissandre et du laiton. Le laiton a connu ses heures de gloires en marqueterie sous Louis XIV grâce à André-Charles Boulle qui l’associait avec le l’écaille de tortue.
Le palissandre est un bois fort utilisé en ébénisterie classique. L’utilisation de la loupe qui demande des outils actionnés mécaniquement fait de cette boite un produit typique du XIXème siècle qui allie tradition et modernité.
Si l’utilisation du palissandre est courante en style Regency2, la présence de laiton via des formes généreuses et arrondies et l’utilisation de la loupe sont plutôt caractéristique du style Victorien qui lui succède. Ce nécessaire est un intéressant objet de transition entre les deux styles.
Nous pouvons donc le dater dans une fourchette allant de 1820 à 1825.
Lord Raglan avant Waterloo
Lord Raglan naquit à Badminton House en 1788 sous le nom de FitzRoy James Henry Somerset, il est le fils du duc de Beaufort Henri Somerset dont il est le treizième enfant.
Après ses études, il rejoint l’armée sorte de « Cursus Honorum »3 pour les enfants de l’aristocratie. Il est promu cornette4 au 4th Light Dragoons, le 16 juin 1804.
En 1805, il devint lieutenant et accompagne en 1807 en qualité d’aide-de-camp Sir Arthur Paget lors de sa visite diplomatique au Sultan Sélim III. L’empire ottoman se rapprochait dangereusement de la France à cette époque.
Le tournant de sa carrière militaire est sa rencontre en 1808 avec Arthur Wellesley, futur Duc de Wellington. Nommé capitaine, il devint-aide-camp auprès du commandant des forces britanniques au Portugal et en Espagne et vécu de nombreuses batailles dans lesquelles triomphe Wellesley. Cette nomination de secrétaire est due autant à sa compétence qu’à son origine sociale car Wellington « préférait la compétence assortie d’un titre à la compétence sans titre »5.
Il vécut la seconde bataille de Porto en mai 1809, la bataille de Talavera en juillet 1809, la bataille de Bussaco en septembre 1810. Il est nommé secrétaire militaire par intérim de Wellesley en novembre 1810 et combattit à ses côtés à la bataille de Pombal en mars 1811, à la bataille de Sabugal en avril 1811 et à la bataille de Fuentes de Oñoro en mai 1811. Promu major en 1811, il participe à la bataille d’El Bodón en septembre 1811.
Il se distingue particulièrement lors de la prise de Badajoz en mars 1812 en étant le premier à franchir la brèche et en contribuant à obtenir la reddition du gouverneur français. Pour cette action, il est promu lieutenant-colonel le 27 avril 1812. La guerre de la Péninsule6 ne s’arrête pas pour autant et Somerset continue à multiplier les expériences militaires à la bataille de Salamanque en juillet 1812, au siège de Burgos en septembre 1812 et notamment à la célèbre bataille de Vitoria en juin 1813 qui expulse les Français de la majeure partie de l’Espagne. La guerre continue et nous le retrouvons au siège de Saint-Sébastien en juillet 1813, à la bataille des Pyrénées en juillet 1813 et de la bataille de Nivelle en novembre 1813. Il combat à la bataille de la Nive en décembre 1813, à la bataille d’Orthez en février 1814 et enfin à la bataille de Toulouse en avril 1814.
La première abdication de Napoléon, le 6 avril 1814, entraine la fin des combats et le besoin de construire un nouvel ordre européen qui s’écrira à Vienne. Wellington troque l’épée du militaire pour la courtoisie du diplomate et devient ambassadeur à Paris puis négociateur à Vienne entrainant dans son sillage Somerset comme secrétaire. Ce dernier est distingué comme chevalier commandeur de l’ordre du Bain le 2 janvier 1815.
Raglan à Waterloo
C’est comme secrétaire mais aussi ami du Duc de Wellington que Fitzroy participa à la bataille de Waterloo7. Toute la journée, il sert le Duc dans son état-major mais Il est blessé au bras droit par une balle de fusil près de la ferme de Haie Sainte vers 19h8.
Blessé Fitzroy doit être amputé de son bras droit par le Dr. John Gunning, le chirurgien en chef de l’armée. Supportant bien l’éprouvante opération, sa première réaction a été de demander qu’on lui rende son bras droit afin de récupérer son alliance !
Sa convalescence est rapide tout comme l’apprentissage de l’utilisation de sa main gauche, le 20 juin, il écrit une lettre assez lisible depuis Bruxelles ou il a été évacué9.
Un conflit aux confins de l’Europe
La guerre de Crimée est un épisode peu connu du grand public qui se situe au croisement des guerres préindustrielles de la période napoléonienne et au commencement de guerres fortement marquées par l’industrie10.
Cette guerre a pour toile de fond les ambitions russes de s’étendre vers les « mers chaudes » au dépend de l’empire ottoman que Nicolas Ier11 surnomme « l’homme malade de l’Europe ». En ce milieu du XIXème siècle, le vieil empire de Soliman le Magnifique peine à rivaliser avec les nations occidentales.
En 1853, le Tzar tirant prétexte des problèmes liés à la gestion des lieux saints en Palestine et aux minorités chrétiennes qui y habitent occupe les principautés danubiennes de l’Empire ottoman. Cette agression oblige les Ottomans à entrer en guerre, le 23 octobre. Ces derniers subissent une série de défaites navales (Pitsounda, Sinope) mais se maintiennent à terre. La suprématie navale russe met en danger la capitale ottomane car les Russes pourraient tenter un débarquement.
La Grande-Bretagne qui tient au statut quo des puissances continentales (tout en maitrisant les mers) et la France qui cherche à revenir dans le jeu des puissances après la défaite de Napoléon Ier décident d’intervenir aux côtés de l’empire ottoman. Ces puissances déclarent la guerre à la Russie respectivement le 27 mars et le 10 avril 1854.
Lord Raglan entre en scène
Nicolas Ier évacue les provinces danubiennes à l’été 1854 pour ne pas indisposer l’Autriche mais il est trop tard, la France et la Grande-Bretagne veulent neutraliser la puissance russe en Europe méridionale. Pour ce faire, le premier ministre britannique Palmerston12 et l’Empereur Napoléon III13 décident de frapper au cœur de la force militaire russe en neutralisant l’importante base navale de Sébastopol sur la mer Noire.
Lord Raglan est nommé commandant en chef du corps expéditionnaire britannique qui se joint aux forces françaises. Ils franchissent le détroit du Bosphore et débarquent à Eupatoria en Crimée, le 14 septembre 1854.
Les franco-britanniques sont vainqueurs des Russes lors de la bataille de l’Alma du 20 septembre 1854 et commencent à assiéger Sébastopol au début du mois d’octobre. Les Alliés se heurtent à la résistance acharnée des défenseurs sous le commandement des vice-amiraux Vladimir Alexeïevitch Kornilov et Pavel Nakhimov, assistés par l’ingénieur en chef de Menchikov et du lieutenant-colonel Édouard Totleben. Les Alliés doivent installer un siège en règle mais les tranchées creusées par les assaillants deviennent vite insalubres avec l’arrivée de l’hiver et les défaillances de la logistique. Le froid, la faim et les maladies tuèrent bien plus que les combats. La guerre s’enlise.
La bataille de Balaklava
Les Russes tentent de reprendre l’initiative et lancent plusieurs offensives pour briser l’encerclement, la première fut la bataille de Balaklava du 25 octobre 1854. Le but des Russes est de couper la chaine logistique britannique qui s’étend du port de Balaklava14 aux premières lignes.
Les Britanniques sont totalement pris par surprise quant à 6h, les Russes se lancent à l’attaque. Ils s’emparent de la redoute Numéro 1 que garde des troupes Turcs qui s’enfuient quand elles constatent qu’aucun renfort ne leur arrive. A 8h30, la ligne de défense extérieur des Britanniques est percée.
Lord Raglan ne prend pas conscience de la gravité de la situation car il pense qu’il s’agit d’une diversion pour lui faire dégarnir les lignes assiégeantes de Sébastopol. Le général français Canrobert fait chercher deux régiments de chasseurs d’Afrique, mais ils restent à l’écart des combats sur la crête de Sapoune.
Les Russes exploitent alors leur avantage en dépêchant de la cavalerie. Campbell, le commandant de la garnison de Balaklava réagit et se place sur un monticule se trouvant sur l’axe d’avance des Russes. Il rassemble un peu plus de cinq cents Highlanders, deux bataillons ottomans ainsi que tous les hommes qui peuvent tenir un fusil. Il dispose de sept cents soldats britanniques et d’un millier d’Ottomans qui changeront le cours de la bataille. Campbell fait faire des allers-retours à ses troupes afin de les protéger de l’artillerie russe mais les Ottomans prennent la fuite laissant les Ecossais seuls. Seulement, les mouvements écossais semblent surprendre les cavaliers russes, qui hésitent laissant le temps aux Britanniques de leur envoyer une première salve. Se reprenant, ils tentent alors d’exploiter le vide laissé à droite par les Ottomans, mais une deuxième salve les contraint à se replier. De loin un correspondant de guerre voit une mince ligne rouge « Thin Red Line », surnom que prendra le 93rd Highlanders.
Les Russes sont repoussés et contre-attaqué par la brigade de cavalerie lourde qui les rejette vers leur ligne de départ. Les soldats du Tzar se replient en désordre mais ne sont pas poursuivi par Lord Cardigan, commandant de la brigade de cavalerie légère qui aurait pu anéantir la cavalerie russe en repli.
La charge de la brigade légère
Après 9h30, la bataille perd de son intensité, les Britanniques n’exploitent pas leur victoire notamment en raison du redéploiement très lent de leur infanterie. Les Russes qui n’ont pas atteint leur objectif de couper la ligne de communication se regroupent.
A 10h15, Raglan voit les Russes emporter l’artillerie britannique présente dans les redoutes prises le matin. Craignant de voir son artillerie emportée Raglan donne l’ordre à Lord Lucan commandant la cavalerie « d’attaquer rapidement et d’empêcher l’ennemi d’emporter les canons », cet ordre est transmis par le Capitaine Nolan qui déteste Lord Lucan. Ce dernier ne comprend pas de quels canons il s’agit car l’ordre écrit de Raglan est très flou. Nolan lui désigné ceux des cosaques du Don placé au fond de la vallée et non les canons britanniques capturés par les Russes. Lucan transmet alors à Cardigan qui commande la brigade légère l’ordre de faire charger sa brigade sur l’objectif désigné par Nolan croyant que l’ordre venait de Raglan.
La brigade légère se met en mouvement à 11h, suivie par la brigade lourde menée par Bingham et Scarlett. Réalisant l’erreur commise, Nolan rejoint Cardigan en criant et en pointant les redoutes sur la crête au sud où se trouvent les canons britanniques. Il est toutefois fauché à ce moment par un boulet, les batteries russes ayant commencé à ouvrir le feu, Cardigan poursuit sa charge. L’écart se creuse progressivement entre la brigade légère et la brigade lourde, celle dernière n’arrivant pas à suivre le rythme.
La charge est lancée, 664 hommes provenant de 5 régiments s’élancent sur la terre qui deviendra leur tombeau.
Cardigan impose à ses officiers de maintenir un rythme lent afin de ne pas épuiser les montures qui ne pourront se mettre au galop qu’à 50 mètres de l’objectif. C’est un véritable calvaire qui commence pour les cavaliers légers qui avancent lentement sur les deux kilomètres que représente « la vallée de la mort ».
Quand les cavaliers arrivent à portée, le commandant de la batterie russe des Cosaques du Don fait accélérer la cadence de tir. Ses 10 canons sont soutenus par 8 autres qui prennent en enfilade les cavaliers. Les chevaux passent au trot soutenu puis au galop, les Russes mettent des boites à mitrailles dans leurs pièces qui transforment les canons en une sorte de mitrailleuse. Il est trop tard, Cardigan enfonce la ligne russe et s’empare des canons. 2000 mètres ont été couvert en 7min30 ! Tactiquement, la charge est un succès et la brigade légère a maintenant besoin de renforts pour transformer ce succès en une victoire. Seule la brigade lourde est à même d’intervenir mais Lord Lucan la retient car il ne veut pas risquer toute la cavalerie britannique en une action qu’il juge hasardeuse. Il fait stopper la brigade lourde qui remonte en haut de la vallée laissant la brigade légère sans soutien.
La cavalerie russe se rassemble et lance une contre-attaque, c’est le moment que choisit Lord Cardigan pour … s’enfuir ! La brigade privée de son commandant, perd sa cohésion. Les cavaliers suivent l’exemple de leur chef et redescendent la vallée talonnée par les Cosaques. Seuls 302 hommes reviennent dans leurs lignes secourus par les chasseurs d’Afrique de l’armée française15.
Lucan et Cadigan se rejette la responsabilité devant Raglan. Quant à Nolan, la société victorienne fait de lui un héros tout comme Cardigan de manière assez surprenante. C’est le commandant de la cavalerie Lord Lucan qui portera le poids du sacrifice de la brigade légère et de l’opprobre publique.
Lord Raglan qui porte une responsabilité importante dans la charge de la brigade légère par ses ordres confus, meurt en Crimée le 28 juin 1855.
Longtemps après cette funeste action, la bataille reste dans les mémoires. Elle sert aux partisans d’une modernisation de l’armée pour rejeter l’autorité nobiliaire traditionnelle ce courant est porté par Le Times.
L’art s’empare également du sujet avec le poème écrit par Tennyson qui héroïse les protagonistes de la bataille de Balaklava puis par le cinéma. En 1936 sort « La charge de la brigade légère » de Michael Curtiss puis un second film éponyme « la charge de la brigade légère » en 1968 par Tony Richardson.
Le nécessaire de Lord raglan plonge la collection du musée Wellington dans un continuum historique de Waterloo à Balaklava. Sa forme et ses matériaux typique de la transition du style regency au style victorien semble se faire l’échos de la bataille de Balaklava qui a illustré la transition entre une guerre préindustrielle et les contingences d’une guerre moderne.
Quentin Debbaudt, Conservateur du musée Wellington
[1] La loupe est une excroissance du bois épicormique qui forme une protubérance sur l’écorce.
[2] Le style Regency (1795-1820) est l’équivalent du style Empire en Grande-Bretagne.
[3] Terme latin désignant la « carrière des honneurs » que devait accomplir le citoyen romain qui voulait s’élever dans la hiérarchie de la société.
[4] Cornette était un grade typique de la cavalerie légère qui correspondrait aujourd’hui à celui de sous-lieutenant (code OTAN OF-1).
[5] Jaycock, Georges E, Wellington’s Command: A Reappraisal of His Generalship in the Peninsula and at Waterloo, Barnsley, Pen and sword, 2020, p. 96.
[6] Nom britannique de la campagne d’Espagne.
[7] Haythornthwaite P, Picton’s Division at Waterloo, Barnsley, Pen and sword, 2016, p.138.
[8] Sweetman J, Raglan: From the Peninsula to the Crimea, Barnsley, Pen and sword, 2020, p.24
[9] Idem, p.53
[10] Sur le sujet : Gouttman A, La guerre de Crimée : 1853-1856, Paris, Perrin, 2006.
[11] Nicolas Ier (1796-1855) est tzar de Russie entre 1825 et 1855.
[12]
Henry John Temple (1784-1865), 3ème Vicomte Palmerston fut premier
ministre du Royaume-Uni (1855-58 et 1859-65).
[13]
Napoléon III (1808-1873) fut Président de la République entre 1848 et1852 puis
Empereur des Français entre 1852 et 1870.
[14] Les Français utilisent la baie de Kamiesch.
[15] Baudens L, La guerre de Crimée: les campements, les abris, les ambulances, les hôpitaux, etc, etc, Paris, Michel Lévy frères, 1858.
Bibliographie
Baudens L, La guerre de Crimée: les campements, les abris, les ambulances, les hôpitaux, etc, etc, Paris, Michel Lévy frères, 1858.
Gouttman A, La guerre de Crimée : 1853-1856, Paris, Perrin, 2006.
Haythornthwaite P, Picton’s Division at Waterloo, Barnsley, Pen and sword, 2016.
Jaycock, Georges E, Wellington’s Command: A Reappraisal of His Generalship in the Peninsula and at Waterloo, Barnsley, Pen and sword, 2020.
Sweetman J, Raglan: From the Peninsula to the Crimea, Barnsley, Pen and sword, 2020.
Sources audio-visuelles
Farren John K, (Producteur et directeur), la charge de la brigade légère, Channel 4, … Disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=08SKJ99n1vs&t=1453s (consulté le 17 janvier 2025).