La cafetière du lieutenant-colonel Llewellyn, témoignage de l’humanité des brabançons

Le musée Wellington a récemment reçu une cafetière de style Regency particulièrement intéressante en ce qui concerne l’histoire des heures qui ont suivi la fin des combats à Waterloo.

Cet artefact[1] est entré dans notre collection grâce au généreux don de Virginie et Quentin de Brouwer. La cafetière est aujourd’hui exposée dans la vitrine dite des blessés qui présente des instruments médicaux de l’époque.

 

                                                   

Cafetière Llewellyn, Waterloo, musée Wellington, 25/002/a

 

Description

Notre cafetière en argent d’un poids de 778 grammes se profile en style Regency qui est reconnaissable à ses lignes courbes et ses motifs élégants similaires au style Louis XV sur le continent.

En outre, des éléments en nacre viennent apporter une dynamique polychromatique à la cafetière.

 

                                                       

Poinçons présents sur la cafetière

 

Les poinçons sont érodés mais globalement lisibles et nous apprennent que la pièce fut fabriquée à Londres entre 1815 et 1820. Ce travail fut réalisé par William Linsley ou William Lewis.

 

 

 

 

 

Poinçons présents sur la panse de la cafetière

 

Le major Llewellyn lors de la campagne de 1815

En 1815, Richard Llewellyn est major et commande le 28th regiment of foot, il se qualifie lui-même d’officier avec une « courte expérience »[2].

Pourtant, Llewellyn est entré dans l’armée en 1790 comme capitaine à titre temporaire et servit à ce titre au sein du 52th regiment en Méditerranée en 1800 et 1801, sous les ordres de Sir Ralph Abercromby et Sir John Moore. Il obtint le commandement d’une compagnie, par achat de grade, au sein du 28th regiment, le 28 février 1805. Il servit au Portugal, en Espagne et en France durant toutes les campagnes entre 1809 et 1814. Il est major à titre honorifique, le 23 avril 1812.

Son régiment est un vétéran des « French wars », il a combattu en Égypte, au Danemark, lors de l’expédition de Walcheren et dans la péninsule Ibérique. En Belgique, il est placé au sein de la 8th brigade commandée par le général Sir James Kempt.

Il participe à la bataille des Quatre Bras du 16 juin que Llewellyn qualifie comme « un des plus merveilleux faits de guerre »[3]

Le 18 juin vers 13h30, le 28th est engagé pour contrer l’attaque du corps de Drouet d’Erlon porté sur le centre du dispositif de Wellington. Il subit ses premières pertes du jour mais reste peu éprouvé car ce sera surtout la cavalerie qui repoussera cette attaque[4]. Néanmoins, l’infanterie du 28th sert à ramasser les prisonniers français après le passage des Dragoons comme s’en souvient le lieutenant Shelton : « L’aile gauche du 28th suivit les Royal Dragoons pendant un certain temps sur la pente après une charge couronnée de succès et contribua à faire un millier de prisonniers qu’elle garda jusque derrière la haie »[5]

Llewellyn est probablement blessé lors des combats liés à la contre-attaque britannique locale dans le secteur de la Haie-Sainte puis pris en charge par Patrick Henry Lavens ou Alexander Stewart, les Assistant Surgeons qui composaient l’équipe médicale de l’unité[6]. Ceux-ci se trouvent au bas de la hiérarchie médicale et sont peu fiables comme le résume le Général-Major Evrard : « Ils font l’objet de critiques amères, non sur leur courage qui est indéniable, mais sur les lacunes de leur instruction, et même leur incompétence. Il vaut mieux ne pas laisser une trousse d’amputation entre leurs mains. Des garrots, des pansements, de la charpie, oui. Mais rien dépassant le stade des premiers soins ».[7]  Le régiment perd deux officiers, les lieutenants James Deares et Georges Ingram[8] au cours de la bataille.

A partir de là, il devient compliqué d’établir le cheminement de Llewellyn. A-t-il été conduit à l’ambulance de campagne de Mont-Saint-Jean ? Cet hôpital de campagne est décrit par Evrard dans son ouvrage qu’il a consacré au docteur Seutin comme « un essai louable de centralisation et de coordination des soins aux blessés graves ».[9] Cependant, Llewellyn n’est pas un blessé grave.

Il est plus que probable, qu’il ait été évacué à Waterloo puis à Bruxelles. Le 18 ou le 19 ? Difficile de répondre à cette question sans pouvoir consulter son dossier militaire qui devrait donner lieu à une recherche plus précise.

Notre cafetière répond en partie à cette question en posant un jalon de ce parcours. Elle en est un témoignage matériel. Évacué du champ de bataille, Llewellyn est parvenu à Bruxelles où il a été accueilli par la famille Dirix.

La panse qui présente le texte suivant fait référence à cette phase de son parcours sanitaire : “To Monsieur et Madame DIRIX, a small token of gratitude, from Lieutenant Colonel Llewellyn for their never to be forgotten kindness to bun while suffering from a severe wound received in the BATTLE OF WATERLOO” tandis que l’autre face arbore le blason de la famille Llewellyn.

Faute de documents supplémentaires ou de temps pour mener une recherche plus approfondie, nous ne pourrons que spéculer sur les heures qui suivent la blessure du major du 28th et nous en référer aux mouvements de la plupart des blessés, qui présentent dans l’armée britannique une similitude passant par Bruxelles puis Anvers.

William Salter, Sir Richard Llewellyn, London, National Portrait Gallery, circa 1835-1840

 

Le don d’une cafetière peut sembler étonnant dans une perspective continentale, mais la tradition est bien établie en Grande-Bretagne. La cafetière, objet utilitaire, se révèle être un bien de prestige par le matériau utilisé et sa ciselure.

 

L’utilisation d’artefacts semblables est documentée dans le domaine militaire ; le National Maritime Museum de Greenwich présente dans ses collections des cafetières offertes à des officiers de la Royal Navy en récompense de la capture d’un bâtiment de guerre ou d’un corsaire. La cafetière qui y est conservée sous le numéro d’inventaire PLT0182-85 fut offerte au capitaine Nicholas Tomlinson en 1796 par la « London-based Committee for the Encouragement of Capturing French Privateers ». En outre, cette comparaison contextuelle nous permet également de constater que la cafetière ne devait pas être seule, puisque la théière ou cafetière de Greenwich est accompagnée de divers éléments formant un service à thé.

Il n’est donc pas surprenant que Llewellyn offre un service à thé à la famille Dirix, puisque cela se faisait dans la société géorgienne en signe de remerciement.

 

Théière offerte au capitaine Tomlinson, Greenwich, National Maritime Museum, 1790-1797, PLT0182-85.

 

L’après bataille

Le 19 juin, le soleil se lève sur un champ de mort ! La terrible bataille de la veille a laissé approximativement 20 000 morts, 20 000 blessés et 10 000 cadavres de chevaux. L’heure n’est plus au combat, mais au travail d’ensevelissement des dépouilles et au relèvement des blessés sur le champ de bataille.

Les capacités des quelques fermes et églises des environs sont rapidement saturées ; dès lors, l’essentiel des malheureux soldats est dirigé vers Bruxelles. Cette route sanitaire mettra au supplice de nombreux blessés, car il s’agit de faire une vingtaine de kilomètres sur un chemin pavé avec des véhicules hippomobiles sans amortisseurs !

À Bruxelles, l’inspecteur général du service de santé de l’armée et de la marine des Pays-Bas, le Dr Brugmans, prend les choses en main. Il comprend que les hôpitaux, casernes et couvents seront à leur tour vite remplis. Il se tourne alors vers la générosité des habitants et fait placarder une affiche dont nous conservons un exemplaire au musée.

Affiche de l’inspecteur-général du service de santé…, Waterloo, musée Wellington, 1815, 18/011/a

C’est cette affiche que la famille Dirix apercevra et comme des milliers d’autres Bruxellois puis ils traceront un chiffre à la craie sur leurs volets en bois. Ils accueilleront le Major Llewellyn comme le révèle la London Gazette du 3 juillet 1815.

Le Sergent-Major Cotton se souvient de la sollicitude des Belges : « Les habitants de Bruxelles répondirent à son appel d’une façon vraiment noble. Le clergé, comme on pouvait s’y attendre ; fut le plus empressé dans ses efforts pour soulager les souffrances terribles de tant de braves et innocentes victimes : les classes du rang le plus élevé rivalisèrent avec celles de rang moindre dans l’accomplissement des devoirs les plus pénibles envers les héros mutilés, qui remplissaient les hôpitaux, et encombraient même les demeures particulières ».[10]

La famille Dirix est une famille notable de Bruxelles divisée en deux branches, l’une est composée de magistrats récemment anoblis par son entrée dans les « lignages » de Bruxelles en 1750[11]. Cette première branche s’est éteinte en 1782. La deuxième est composée de maréchaux ferrant inscrits à la gilde de cette profession, nous pensons que c’est cette famille qui a accueilli Llewellyn[12]. Il pourrait s’agir de la famille de Charles Dirix.

A Bruxelles, du côté Britannique c’est le Principal Medical Officer[13] Grant qui prend les choses en main en coordination avec Brugmans. Grant fait transporter des lits surnuméraires des hôpitaux gantois et établit une ligne de transport sanitaire vers Anvers d’où les blessés pourront être évacué en Grande-Bretagne.

Cependant, les Chirurgiens de l’armée ne sont pas assez nombreux et ne recevront de renforts venus d’outre-manche qu’une dizaine de jours plus tard. Charles Bell se remémore des conditions extrêmement éprouvantes dans lesquelles il a dû opérer : « Toutes les règles de convenance dans l’exécution des interventions chirurgicales furent bientôt négligées ; tandis que je pratiquais chez un homme l’amputation d’une cuisse, treize autres gisaient, à côté ; tous, ils imploraient pour être le suivant. Quelle étrange sensation, celle que me donnait mes vêtements enraidis par le sang et mes bras qui me paraissaient sans force, épuisés par l’emploi du scalpel ».[14]

Le major Llewellyn est « chanceux » car il a évité la souffrance résultant d’une opération conséquente. Un chirurgien moins connu, James, rapporte que « Quand on considère la chirurgie hâtivement pratiquée…, les spectacles effrayants dont les hommes sont témoins, alors qu’ils savent que leur tour pour passer sur la table d’opération souillé de sang sera le prochain, alors qu’ils voient la douleur crucifiante d’une amputation, même rapidement exécutée, la torture prolongée d’une exploration par sonde, on réalise pleinement de quoi sont faits nos soldats »[15].

Les chiffres permettent de nuancer l’aspect horrifique que présentaient les aspects médicaux. Sur 9528 blessés britanniques, 856 moururent soit un taux de mortalité de 9%[16].

N’oublions pas que nos ancêtres sont physiquement plus endurcis que nous par des conditions de vie plus difficile en plus d’une mortalité infantile estimée à 50% qui aboutit à une macabre sélection naturelle. Néanmoins le général-major Evrard nuance ce chiffre rappelant que « en 1815, beaucoup de blessés, surtout les plus gravement atteints, moururent avant d’atteindre un hôpital »[17]

Heaviside Clark J (artsite), Dubourg (imprimeur) et Orme E (éditeur), The battle of Waterloo : The wounded arriving in Brussels the day after the battle issue de l’ouvrage Scott, W The field of Waterloo : A poem, Waterloo, musée Wellington, 97/136/a.

 

Conclusion

Rapatrié au Royaume-Uni, Llelwellyn sera élevé au grade de lieutenant-colonel et recevra une pension annuelle de 300 livres. Mis à la demi-solde du régiment le 25 février 1817, il gravit ensuite les échelons, colonel à titre honorifique le 10 janvier 1837, major-général le 9 novembre 1846, lieutenant-général le 20 juin 1854 et général le 18 janvier 1861. Enfin, il fut nommé chevalier commandeur de l’Ordre du Bain en 1861. Le général Sir Richard Llewellyn mourut le 7 décembre 1867.[18]  Llewellyn est représenté sur la peinture du banquet de Waterloo par William Salter et son portrait par le même artiste est exposé à la National Portrait Gallery de Londres. Llewellyn est entré dans la légende nationale en Grande-Bretagne comme l’un des héros de Waterloo !

Le XIXème siècle puis le XXème siècle seront tirer les leçons de la gestion sanitaire de l’après Waterloo. Les armées perfectionnent les transports sanitaires selon les enseignements du Baron Larrey créateur des « ambulance volantes ». Ce dernier théorise puis met en pratique l’importance d’une prise en charge rapide et professionnelle des blessés. C’est ainsi que les conflits « industriels » verront apparaitre d’abord des trains sanitaires[19] puis des ambulances motorisées.

 

Quentin Debbaudt, Conservateur du musée Wellington

 

Bibliographie

London Gazette, London, 3 juillet 1815.

London Gazette, London, 10 novembre 1862.

Crumplin M.K.H (Consultant Surgeon), The bloody Fields of Waterloo, Godmanchester, Ken Trotman, 2013.

Cotton E (Sergent-Major), Une voix de Waterloo (trad Sluse G), Bruxelles, Jules Combe, 1874.

Evrard E (Général-major médecin), Chirurgiens militaires britanniques à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Bruxelles, Waterloo Committee, 1981,

Evrard E (Général-Major médecin), Le baron Seutin, manuscrit non édité, Bruxelles, 1985

Siborne H.T, Waterloo : les lettre anglaises, Bruxelles, Jourdan, 2009.

 

Sources internet

Table 126 des Archives de la ville de Bruxelles, disponible sur https://archives.bruxelles.be/sites/default/files/redact/txt/outils_compl/table_ndeg126.pdf (consulté le 29 avril 2026).

Debbaudt Q, « Scotland Forever ! » in Zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, 2024, disponible sur https://www.museewellington.be/scotland-forever/ (consulté le 29 avril 2026).


[1] Artefact : objet, structure ou phénomène fabriqué ou modifié par l’humain ou résultant d’une altération technique. Il désigne souvent une création artificielle, par opposition au naturel.

[2] Siborne H.T, Waterloo : les lettre anglaises, Bruxelles, Jourdan, 2009, p.471.

[3] idem, p.471.

[4] Sur le sujet : Debbaudt Q, « Scotland Forever ! » in Zoom sur la collection, Waterloo, musée Wellington, 2024, disponible sur https://www.museewellington.be/scotland-forever/ (consulté le 29 avril 2026).

[5] Siborne H.T, Waterloo : les lettre anglaises, Bruxelles, Jourdan, 2009, p.473.

[6] Crumplin M.K.H (Consultant Surgeon), The bloody Fields of Waterloo, Godmanchester, Ken Trotman, 2013, p.218.

[7] Evrard E (Général-major médecin), Chirurgiens militaires britanniques à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Bruxelles, Waterloo Committee, 1981, p.428.

[8] Crumplin M.K.H (Consultant Surgeon), The bloody Fields of Waterloo, Godmanchester, Ken Trotman, 2013, p.129.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                

[9] Evrard E (Général-Major médecin), Le baron Seutin, manuscrit non édité, Bruxelles, 1985, p.265.

[10] Cotton E (Sergent-Major), Une voix de Waterloo (trad Sluse G), Bruxelles, Jules Combe, 1874, p.162

[11] Les lignages de Bruxelles désignent les familles patriciennes qui ont dirigé la ville de Bruxelles du Moyen Âge jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Ces familles constituaient la noblesse urbaine et détenaient avec le souverain, le pouvoir politique et judiciaire.

[12] Table 126 des Archives de la ville de Bruxelles, disponible sur https://archives.bruxelles.be/sites/default/files/redact/txt/outils_compl/table_ndeg126.pdf (consulté le 29 avril 2026).

[13] Grade subalterne de l’Inspector General of Hospitals qui coordonne l’ensemble des service médicaux britannique, le Principal Medical Officer est le médecin chargé de l’organisation médicale à l’échelle d’une armée.

[14] Cité par : Evrard E (Général-Major médecin), Le baron Seutin, manuscrit non édité, Bruxelles, 1985, p.271.

[15]Idem, p.273.

[16] Idem p.274.

[17]Idem, p.274.

[18] London Gazette, 10 novembre 1862.

[19] Train World expose une voiture sanitaire de le Seconde Guerre mondiale dans son exposition permanente.